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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 14:35

           Quelles auraient été  les peines encourues par Heck, s’il avait été jugé ?

 

Afin de répondre à cette question, nous avons consulté deux spécialistes :

- un professeur de droit pénal à l'Université de Poznan, auteur de plusieurs ouvrages sur la responsabilité juridique des criminels nazis ;

- un  professeur de droit pénal de l'Institut de Droit de PAN, l’Académie Polonaise des Sciences.

     Pour ces juristes, cette question doit être analysée en fonction  de trois actes législatifs différents, ceci en raison  de la situation compliquée dans laquelle se trouvait la Pologne après la guerre.

 

1.) au regard  du code pénal de la République Polonaise de 1932 ;

2.) au regard des décrets du Président de la République Polonaise en exil ;

3.) au regard de la loi de la République Populaire de Pologne, particulièrement à partir du décret de 1944 sur la responsabilité des criminels, qui pendant l'occupation hitlérienne de  Pologne, ont commis des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.

    

 

     La peine qu’aurait encourue  Heck pour ses crimes, en se référant au  code pénal de 1932 (article 259), vu le décret présidentiel spécifique à l'état de guerre (Décret du 1/09/1939) et vu le décret présidentiel du 19/03/1928 était la peine capitale en l’absence de circonstances atténuantes. Cette peine pour être appliquée aurait dû être prononcée à l'unanimité.

 

     En se référant aux  décrets du Président de la République Polonaise en exil (et plus particulièrement au décret du 31/03/1943 art. 6) Heck était passible de   la peine capitale ou de la peine de prison à perpétuité.

 

     En se référant au décret du 31/08/1944 (Art. 2) Heck pour ses agissements était passible d’une   peine qui ne pouvait être inférieure à trois ans de prison ferme et pouvait aller  jusqu’à la peine capitale en passant par la peine de prison à perpétuité.

 

Les crimes commis en Pologne par  Heck ne sont pas ses seuls agissements criminels. Son engagement nazi, dans les  plus hautes sphères de la propagande et son rôle clé dans l'appareil administratif, n’ont jamais fait l'objet d'une quelconque enquête ou instruction judiciaire. L’exemple du physicien Philippe Lenard, chantre de la physique aryenne, auteur du Deutsche Physik (livre qui tente de démontrer la conception raciste de la science), condamné à quatre ans de travaux forcés est significatif. Lenard, contrairement à Heck n’était qu’un simple théoricien et n’a à aucun moment participé à la concrétisation de ses projets. Malheureusement, le rôle des intellectuels dans les crimes de crimes de guerre et contre l’humanité sont toujours occultés. Les rares ouvrages sur ce sujet restent pratiquement inconnus en Europe[1].

Heck, pour seule conséquence de ses crimes, a été après guerre   écarté de toutes fonctions dans les organismes internationaux de protection de la nature,  et  n’a plus jamais occupé de poste important dans la fonction publique dans l’Allemagne dénazifiée.

 

                                                     Chapitre 7

                 L'affaire du "faux-aurochs" face à l'éthique scientifique

 

On le sait assez, l'intérêt des savants n'est pas toujours d’accord avec l'intérêt des sciences.

 

Lamarck

 

La vérité, en effet, ne transige pas : celui qui la recherche doit faire preuve de la plus grande probité morale ; s'il n'en est pas ainsi, il est vite démasqué.

 

François Prevet[2]

 

 

L’éthique dans les recherches scientifiques est, l’une des préoccupations  de la communauté scientifique, mais est aussi celle des médias. Les fraudes semblent être plus fréquentes qu’on ne le pensait auparavant[3]. Quelques pays ont créé des organismes pour surveiller les dérives éventuelles au niveau des recherches et des pratiques scientifiques[4]. A ce titre l'affaire du "faux-aurochs" est particulièrement intéressante. Rarement dans l'histoire des sciences, il n’a été possible de rencontrer  une telle  situation dans laquelle tant de principes de l’éthique scientifique ont été bafoués.

 

Nomenclature naturaliste et éthique

 

Mme Aline Raynal-Roques, professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle fait remarquer[5] que  le nom d'une espèce "doit être utilisé pour l'espèce à laquelle il s'applique, quelles que soient la nature et la signification de ce nom. On ne peut que conseiller d'éviter à tout prix la mode passagère, le bizarre et le ridicule lorsque l'on a à nommer une plante"[6]. Comme exemple  de "nom bizarre" l'auteur de ce livre mentionne le  nom d'une plante (Kalanchoë salazari) dédié au dictateur portugais. Certes dans le cas du "faux-aurochs" il ne s'agit pas du nom d'une espèce mais seulement de la dénomination d'une race bovine. Dans ce cas précis, il existe des règles de  bonnes moeurs scientifiques à respecter. En baptisant sa vache  "aurochs de Heck", le SIERDAH a enfreint trois de ces principes essentiels.

 

Manipulation de données historiques

 

Dans la présentation de ce "faux-aurochs" les auteurs du SIERDAH, font  souvent appel à des données historiques. Fort curieusement, leurs textes contiennent des  informations sur les (vrais) aurochs, par ailleurs très intéressantes et bien connues, comme celle de la protection des aurochs par l'administration royale  de Pologne, ou aux notes prises par des voyageurs naturalistes sur les derniers aurochs ou bien encore donnent un aperçu de textes anciens.  Le seul problème est qu’aucune de  ces données n’a de près ou de loin, de rapport réel avec l'histoire de la "vache de Heck". Le rapprochement n’est fait,  bien évidemment que pour  crédibiliser cette supercherie, ce qui constitue manifestement une manipulation de données historiques.

Ce qui est encore plus frappant, c’est la façon dont est faite la présentation des informations qui sont abondantes sur les vrais aurochs. En revanche, nous ne trouvons rien  qui se rapporte aux  faux-aurochs, cette histoire n’existe pas pour ces auteurs ! Il est impossible  dans ces publications d’en trouver trace, malgré la profusion de sources bibliographiques qui sont disponibles  sur la supercherie du "faux-aurochs". Le premier que nous pouvons prendre et qui est significatif : dans les articles publiés et cités par le SIERDAH nous ne trouvons nulle part d’informations qui rappellent le contexte dans lequel se sont déroulées les "expériences de Heck". Pas une seule parmi toutes les abondantes citations à "la gloire du 3ème  Reich" présentes dans les travaux originaux de Heck, ne figure dans le travail du SIERDAH. Le nom du Reichmarechal Goering personnage clé, n’apparaît nulle part. Pourtant sans sa participation active, l'introduction de ce "faux-aurochs" dans la nature aurait été totalement impossible. Comment ne pas mentionner  (occulter) un personnage aussi célèbre ? C’est au Reichmarechal Goering que revient tout le mérite de cette introduction, puisque cette opération a été considérée comme une affaire d’état et a fait l’objet d'un décret spécial qu’il a signé personnellement[7]. Sans ce concours providentiel, la vache de Heck serait restée ce qu’elle est réellement un bovin ordinaire, et sans lui aujourd’hui, cette vache serait à sa juste place dans les poubelles de l’histoire[8].

Heck était très reconnaissant au Reichmarechal Goering pour tout l'intérêt que celui-ci portait aux "faux-aurochs". Il le considérait  comme un "grand protecteur de la nature". Nous ne savons pas pourquoi dans les bibliographies sur les "faux-aurochs" n'apparaît jamais une publication fondamentale de Heck. Il s’agit d’un article crucial qui décrit  la pseudo-reconstruction de l’aurochs, intitulé "Hermann Goering, der Schützer des deutschen Urwildes" publié par Heck en 1943 à Munich dans Wild und Hund. Cette  revue nazie destinée aux  chasseurs a fait paraître dans ses colonnes  plusieurs articles sur les "faux-aurochs". Toutes ces références bibliographiques sont également absentes dans les publications du SIERDAH.

La manipulation des sources historiques ne s'arrête pas à l’association abusive entre la "vache de Goering" et l’aurochs, ni même à occulter les circonstances et les sources historiques qui démontrent la relation étroite entre le nazisme et cette supercherie. Dans les articles qui accompagnent la commercialisation du "faux-aurochs" nous ne trouvons jamais non plus les moindres traces de la discussion des naturalistes au sujet du statut de cet animal.  Depuis les années trente le statut du "faux-aurochs" ne fait plus aucun doute pour les spécialistes.

Le verdict ne laissait planer aucun doute, l’animal en question était une race bovine récente. Mais chose curieuse, ces travaux ne figurent pas non plus dans les publications que nous proposent le SIERDAH.

Mieux encore parfois les textes sont utilisés, mais les passages  qui ne vont pas dans le sens qu’en attendent les vendeurs du "faux-aurochs" sont censurés. A titre d’exemple nous pouvons citer le travail de M. Karol Lukaszewicz. A plusieurs reprises dans les publications faites par les auteurs du SIERDAH, les informations sur les circonstances de la disparition des derniers spécimens d'aurochs dans la forêt de Jakotorow en Pologne en 1627, sont relatées. Ces informations ont pour origine les travaux de K. Lukaszewicz. Ce naturaliste prépara une thèse sur la disparition des derniers spécimens d'aurochs. Cette thèse a été publiée[9] et jusqu'à ce jour,  c'est la principale source qui traite de  ce sujet, elle fait office de référence. Depuis le travail de K Lukaszewicz a été cité plusieurs centaines de fois, par quasiment la totalité des auteurs qui ont travaillé sur la disparition de l'aurochs. Le SIERDAH a repris et cite les faits établis dans la thèse de cet auteur. La thèse de K Lukaszewicz se termine par quelques phrases au sujet de la "pseudo reconstruction d'aurochs". Cet éminent spécialiste écrit que l'animal dont il est question n'a rien à voir avec l'aurochs, qu'il s'agit d'une nouvelle race bovine. C'est d’ailleurs M. Karol Lukaszewicz qui est l'auteur de cette excellente métaphore,  ou il explique que le "faux-aurochs est à l’aurochs ce que le berger allemand est au loup". Il est étonnant que cette partie très intéressante de sa thèse (pourtant par ailleurs largement utilisée et citée) n'est jamais prise en considération ni même mentionnée dans les publications qui accompagnent  la commercialisation  de ce  "faux-aurochs". Citer une source historique et reprendre  uniquement la partie qui "convient à l'auteur" et occulter le reste est considéré être une manipulation de l'information. D’une manière générale, toutes les instances s’accordent à dire, que ce type de démarche disqualifie un chercheur.

 

Un cas flagrant de  falsification d’une donnée scientifique.

 

Parfois, hélas très rarement, il arrive que des naturalistes retrouvent une espèce considérée comme disparue. Ces informations sont particulièrement importantes et relèvent pratiquement toujours du sensationnel. Cela a été dernièrement le cas pour le faisan d'Edwards retrouvé au Vietnam grâce à l'action de WWF et, il y a quelques dizaines d'années pour celle du kangourou Parnaba wallaby[10], retrouvé dans une des îles australiennes. Ces deux espèces étaient considérées éteintes depuis longtemps. Dans des situations semblables, la simple déclaration des naturalistes sur leurs observations est suffisante, jusqu'à la confirmation des données pour publier l'information sur l'espèce "disparue", retrouvée. Bien évidemment une photo est une preuve qui confirme l'observation, et en plus elle est considérée être d’une  grande valeur scientifique.

Si quelqu'un arrivait à retrouver un aurochs (espèce éteinte en 1627) ou mieux  encore si il était possible de voir des spécimens en captivité, cela  serait sans aucun doute l’une des plus sensationnelles communication scientifique du vingtième siècle. Même la simple publication de la photo d'un aurochs serait un événement historique sans précédent. Malheureusement ceci n'est plus possible cette espèce a totalement disparue.

Nous avons constaté avec  étonnement que durant ces quelques dernières années plusieurs photos d'un animal ont été publiées[11]avec comme description aurochs. Bien évidemment l'animal représenté sur la photo ne saurait être un aurochs. Nous nous trouvons donc devant un cas flagrant de falsification d'une donnée scientifique!!!

Nous avons voulu savoir ce qui se passe habituellement dans une falsification de ce type. Pour répondre à cette question nous avons consulté des documents, qui touchent à la fraude scientifique, publiés par des institutions considérées par la communauté scientifique internationale comme des références. "Procedure in case of suspected scientific misconduct", règles adoptées par le Sénat de Max-Planck-Gesellschaft zur Förderung der Wissenschaften en novembre 1997, rapporte que  la manipulation d'une représentation ou d'une illustration (un trucage ou la manipulation d’une photo ou une fausse description qui accompagne un document ou une photo) est citée comme un exemple de  falsification de données scientifiques. La découverte de ce type de comportement de la part d'un chercheur donne obligatoirement lieu à une enquête officielle destinée à démasquer la manipulation  scientifique.

A toutes fins utiles, nous signalons que la réglementation "anti-fraude" de cette prestigieuse société savante prévoit des sanctions contre les auteurs de  fraude et  contre les personnes qui ont participé  d’une façon active dans  ce qui est défini comme une  mauvaise conduite scientifique[12]. Sont compris  dans cette catégorie, les tentatives faites par des supérieurs pour couvrir les fraudes d'un chercheur. La participation passive est également repréhensible.

Plusieurs sanctions sont prévues pour l’utilisation  de données falsifiées[13], ou la publication de ce type d’information. Elles consistent en premier lieu  à destituer les fraudeurs  de leurs diplômes ou à les priver de leurs  licences professionnelles jusqu'à ce que l’instruction des plaintes fassent l’objet d’une poursuite pénale.

Nous avons consulté la réglementation et les pratiques de l’Office of Reserach Integrity, cette institution  surveille du point de vue de l’éthique les scientifiques américains. Dans des cas semblables (description fausse d'une photo) la sentence prononcée interdit pratiquement toujours aux  chercheurs qui ont truqué des données de travailler pour des institutions publiques américaines.   D’autres sanctions disciplinaires accompagnent habituellement cette interdiction, elles sont très variables, mais généralement plus sévères que les mesures qui frappent les chercheurs européens indélicats.

 

Le révisionnisme historique et la réhabilitation du nazisme

 

Dédier le  nom d'un animal à la mémoire d'un naturaliste est considéré dans le monde scientifique comme l’un des plus grands honneurs que l’on puisse lui décerner. Vouloir honorer ainsi une personne responsable de crimes commis, tant en Allemagne que  dans les pays occupés est révoltant et inexcusable. Nous avions tout d’abord pensé que les personnes qui font l’éloge de Heck et le "sortent des poubelles de l'histoire" en accréditant ses supercheries  ignoraient tout de ses "activités" en Pologne et en Biélorussie sous l'occupation. Nous pensions que le fait que ce criminel avait été l’un des plus proches conseillers d'Hitler, leur avait échappé. Pourtant, nous avons vite été convaincus du contraire. Les institutions et les personnes qui commercialisent  les "faux-aurochs" sont indiscutablement des professionnels et ils citent les travaux de Heck très souvent dans leurs publications. Ce dernier n'a jamais caché ses "sympathies" ni la fierté qu’il éprouvait, parce que "le Reichmarechal s’était personnellement impliqué dans l'introduction de ces vaches dans la Pologne occupée". Il n’a jamais dissimulé que l’un de ses principaux buts était "la gloire et la pérennité du 3ème Reich". Dans les travaux des naturalistes originaires des pays occupés on retrouve de nombreuses notes sur Heck, qui rapportent notamment le vol des collections et la description de "sa brillante carrière" au sein de l'appareil administratif nazi. Comment des spécialistes qui, par la force des choses ont été obligés de lire ces travaux, auraient-ils pu  ignorer ces  faits ? Nous leur laissions le bénéfice du doute. Mais leurs courriers adressés au Courrier de l'environnement de l'INRA ont bien confirmé   que ces "admirateurs de Heck", connaissaient ces faits. Dans les réponses qu’ils formulent,  ils écrivent que notre article n'apporte aucun fait nouveau. Ceci est exact, puisque nous avions alors travaillé sur des données connues[14]. Par cette déclaration ils reconnaissent implicitement, qu’ils avaient connaissance des pratiques de Heck en Pologne entre 1941 et 1944 et de son comportement en Allemagne nazie.

L’éloge de Heck dépasse largement le cadre "d'un révisionnisme ordinaire". Les révisionnistes déclarent que les atrocités des nazis et l’Holocauste n’ont jamais existé. Dans le cas de la "vache de Heck", les auteurs par leur réponse laissent entendre qu’ils savent que Heck est responsable de crimes commis dans les pays occupés et en Allemagne,  et que l’hommage qu’ils lui rendent ne doit pas tenir compte de  son passé de criminel, mais a uniquement pour but de valoriser une supercherie scientifique élaborée dans une des périodes les plus sombres de l’histoire humaine.

Traditionnellement dans certains corps de métiers,  il existe une règle de solidarité professionnelle entre ceux qui vivent  dans des pays démocratiques et jouissent de liberté et ceux qui n’ont pas cette chance et qui vivent  dans des systèmes totalitaires. Ainsi les journalistes occidentaux s'organisent et défendent leurs confrères persécutés pour des raisons politiques dans diverses parties du monde. Dans le monde scientifique cette solidarité est considérée être une partie particulièrement importante de l'éthique professionnelle. Dans tous les pays occidentaux, la liberté est une condition de bon fonctionnement de la science, les scientifiques ont devoir non seulement de rechercher la vérité mais aussi de la défendre. C’est pour cette raison que des chercheurs du monde entier ont fait pression sur les autorités soviétiques pour obtenir la libération  d’Andrei Sachkarov. Tout ceux  qui portent un intérêt à l'histoire des sciences naturelles des années trente et quarante connaissent le sort tragique qu’ont subi les naturalistes et chercheurs des pays occupés[15].

Il suffit de lire quelques publications de cette époque[16] pour savoir que plusieurs grands naturalistes ont été victimes du nazisme. Les professeurs de l'Université de Cracovie ont tous été déportés dans le camp de concentration de Sachsenhausen. Parmi eux se trouvait M. Siedlecki,  grand zoologiste et pionnier de la protection de la nature. Les professeurs de l'Université de Lvov ont été exécutés juste après la prise de cette ville par l'armée allemande. Joseph Paczoski, pionnier de la phytosociologie, directeur de la réserve d'Ascania Nova[17] qui a été  le premier directeur du Parc National de Bialowieza est mort des suites "d’un interrogatoire" de la gestapo. Roman Kuntze, spécialiste de renommée internationale dans le domaine de la zoologie forestière a été fusillé avec sa femme, les premiers jours de l'Insurrection de Varsovie en août 1944. Plusieurs zoologistes connus pour leurs travaux sur les aurochs (les véritables) ont courageusement combattu le nazisme, il suffit de citer Karol Lukaszewicz, membre actif de la résistance et organisateur de l'enseignement clandestin. Jan Zabinski[18], spécialiste du bison d'Europe, officier de la résistance  six fois médaillé pour son courage[19]. Il est pour nous incompréhensible que l’on puisse aujourd’hui choisir de faire  l’éloge au criminel nazi Heck et non à ces naturalistes importants, qui ont été ses victimes. Ceci est contradictoire à la tradition de solidarité professionnelle (mais aussi de solidarité humaine tout simplement)[20].

     Il nous est difficile d’accepter cette version de l'histoire qui fait que Heck est présenté en tant que victime de guerre[21]. Dans  la publication de M. Guintard[22] on peut lire que "l'expérience de remise en liberté (des faux-aurochs PD et J.A) fut par la suite stoppée par la seconde guerre mondiale". Nous allons presque plaindre ce "pauvre Heck" de n’avoir pu continuer de travailler à Bialowieza à cause de  ...la fin des hostilités.

Voilà encore une façon  pour le moins très étrange "d’interpréter l’histoire".

La seconde guerre mondiale a plutôt "offert" à Heck des opportunités inespérées. Non seulement celles de voler les collections naturalistes, de s’approprier les résultats de travaux d’autres scientifiques, mais également celle de relâcher ses faux-aurochs dans la Forêt de Bialowieza. Cela aurait été irréalisable en temps de paix  du fait que cette forêt était protégée par l'administration polonaise (une grande partie avait déjà le statut de Parc National).  Cela aurait été impossible également, parce que les naturalistes polonais étaient très réservés quant aux  introductions de nouvelles espèces dans la nature. La dernière des raisons est que pour tous les naturalistes qualifiés, cet animal n’a jamais été un aurochs et que cette vache ordinaire  ne présentait  aucun intérêt particulier.

Il est invraisemblable de croire que Heck aurait eu la possibilité de relâcher ses "faux-aurochs" dans un site aussi prestigieux que celui de la Forêt de Bialowieza, sans  l'envahissement de ce pays par l'armée allemande (ni même ailleurs en Pologne, les relations avec l'Allemagne étaient très tendues longtemps avant la guerre). La guerre n'a donc pas stoppée "ces expériences" mais bien au contraire,  elle les a rendues possibles. Certes l’histoire peut se prêter à  diverses interprétations. Il y a toutefois des limites que nous impose la vérité historique. Considérer que de telles circonstances soient responsables de la  "fin d'une remise en liberté " (sic!) ne mérite aucun  commentaire.

 

Quelques autres questions éthiques

 

L'affaire de ce "faux-aurochs" est intéressante également pour d’autres raisons. C’est  l'éthique professionnelle des "gestionnaires des espaces naturels" qui se trouve en cause. La gestion écologique est un métier difficile qui justifie une responsabilité spécifique. Une action irresponsable ou l'usage de fausses données peut avoir des conséquences tragiques et aller jusqu'à provoquer une catastrophe écologique irréversible.

"Les spécialistes ont ainsi montré que les actions de réintroduction (sensu stricto) et de translocations étaient des opérations coûteuses et qu’elles ne devraient être mises en place que lorsqu’elles constituaient la seule solution possible pour le maintien ou le retour de l’espèce concernée. Ces actions doivent de toute façon être soigneusement raisonnées et préparées en s’inspirant de directives techniques et déontologiques élaborées par les instances compétentes : recommandations du Conseil de l’Europe, Guideline de l’UICN, Chartres déontologiques  nationales à l’image de celles qui ont été proposées en France pour la loutre et pour la flore etc. D’une manière générale ces opérations devraient être limitées au cas des espèces les plus rares et les plus menacées dont on ne connaît qu’un petit nombre de populations naturelles et dont l’habitat est lui-même menacé. Il faut noter cependant qu’il peut parfois y avoir une opportunité à réintroduire une espèce qui n’est pas forcément très rare ou menacée, mais qui peut être considéré comme un "phare", car porteuse localement d’une symbolique particulière".[23]

Quelle place faut-il accorder au projet de l’introduction  du faux aurochs ? Il ne s’agit pas de réintroduction, ni de retour d’un animal dans son habitat naturel. Le bœuf domestique n’est nullement menacé de disparition. Le seul symbole qui s’attache à ce faux aurochs, est celui du 3ème Reich.

Le  métier  "d’écologue gestionnaire" est relativement récent et son code professionnel n'est pas encore bien défini. Il a des similitudes avec celui des médecins,l’une des premières règles que se doivent d’observer les professionnels est  primum non nocere. Leur premier devoir est d’évaluer quelles peuvent être les conséquences de la  publicité faite autour de ce "faux-aurochs", qui visent à  l'usage de ces animaux sans aucune nécessité réelle (entre autre dans le projet de son introduction en Pologne) et sans études préliminaires. En agissant ainsi, on court le risque d'endommager  irrémédiablement des  zones de grandes valeurs naturalistes, qu’il est impératif de protéger.

Il nous faut examiner la responsabilité qui découle de la vulgarisation des connaissances scientifiques. Dans  le monde des spécialistes l'accord est unanime, cet  animal n'est pas un  aurochs, mais bien un bovin ordinaire. En revanche, personne à notre connaissance jusqu'à ce jour ne s’est offusqué de voir  le  terme "aurochs" utilisé en tant que nom vernaculaire, dans les publications destinées au grand public. Doit-on considérer que les  auteurs qui sciemment utilisent le nom d’aurochs pour désigner  la "vache de Goering" divisent la population en deux catégories: les spécialistes (qui connaissent le statut réel de l'animal) et les autres qui ne disposent pas de connaissance suffisantes. Ceux-ci s’en remettent à des professionnels qui les  trompent, et qui les font payer pour voir un aurochs, alors qu’ils sont en présence de vaches ordinaires, qu’ils pourraient  voir gratuitement dans n’importe quel pré. L’une des premières règles qu’un chercheur qui désire vulgariser des connaissances scientifiques se doit d’observer est un minimum de principes éthiques et ne pas véhiculer de fausses connaissances. Cette supercherie est proposée à des écoliers dans le cadre d’excursions éducatives. Est-on en droit d’enseigner à des jeunes comme "une réussite scientifique" ce qui n’est qu’une supercherie nazie, et de leur faire croire  qu’une "vache" est un  "aurochs" ? Comment comprendre et admettre, que   la réhabilitation d’un criminel de guerre entre dans un  programme d'éducation destiné à  la jeunesse d’un pays démocratique ?

 

"L'Aurochs reconstitué

aujourd'hui : quel statut, quelles perspectives ?".

Le SIERDAH, dans la lettre qu’il adressait au Courrier de l’Environnement de L’INRA, proposait ce titre en réponse à notre article. Ainsi que nous l’avons démontré, ce titre est à lui seul un non sens : Il n’y a pas d’aurochs, il ne peut y avoir de reconstitution. Cet animal ne peut avoir le statut (celui d’aurochs) sur lequel lorgnent ses actuels "reconstructeurs", et parler de perspectives relève de la fantaisie. Tout discours de ce type, crédibilise une supercherie nazie et participe à la réhabilitation d’un criminel de guerre.  Cet animal est un bovin, qui n’offre aucune particularité, il concurrence les races rustiques et les projets écologiques sérieux. Il  est le symbole de la pureté raciale nazie et de la gloire du 3ème Reich, la seule place qui est la sienne et qui lui revienne de droit est de retourner ainsi que son créateur dans les poubelles de l’histoire.

 

Abstract

 

 

The story of the false aurochs is undoubtedly one of the greatest examples of scientific misinformation in the twentieth century. In some European countries the products of recent inter-breeding of fully domesticated cattle are presented and sold as aurochs, regenerated aurochs, or Heck's aurochs. An ordinary artificial selection is presented as the reconstruction of an extinct species. The introduction of these bovines is presented as the reintroduction of the auroch in Europe. This work analyses the history of this scientific skulduggery. The authors recount the story of the Heck brothers' experiments with bovine breeding and their announcement that they had reconstituted aurochs, a species that became extinct in the seventeenth century. They exame the debate caused by the Heck brothers' declaration in the 1930s.

The concept of the reconstituted auroch was initially invented and exploited to the full by the Nazi propaganda machine. Heck was a high-ranking officer in the Third Reich, a member of the SS and one of Hitler's most trusted advisors. The ideological purpose of the reconstituted auroch was to prove the superiority of Nazi science and to herald the return of ancient German and Aryan values. Hermann Göering was personally in charge of organising the "auroch return to nature". The authors of this work had access to little-known documents concerning Heck's experiments, but also to the fact that he organised the pillaging of naturalist collections in German-occupied countries: he personally commanded and supervised the theft of herds of small primitive horses from the Bialowieza National Park in Poland, and repeated this act by stealing the European bison from various zoological gardens in Poland, and the herds of Przewalski horses from Askania Nova in the Ukraine. The authors devote a special chapter to the Nazi idea of environmental protection, the lamentable results of which are evident for all in Bialowieza National Park. They go on to analyse the second life of this example of Nazi propaganda: the falsification of the biological and ecological status of "Heck's cattle", as they are known today, and the manipulation of historical sources. The publication by the INRA of an article on the "true story of the false aurochs" gave rise to a scientific debate in France on the question of ethics in zoological research. The authors provide a summary of this debate and comment on the issues at stake.



[1]Weinreich M. 1946,  Hitler's professors. The Part of Scholarship In Germany's Crimes Against The Jewish People. New York,

[2]dont Morale et  métier. La Recherche scientifique Ed. du Recueil,  Sirey Paris

[3]voir le dossier Science comes to terms with the lessons of fraud publié par Nature (vol. 398/ 4 mars 1999)

[4]comme  l’Office of Research Integrity aux Etats-Unis ou Committee on Scientific Dishonesty au Dannemark

[5]La botanique redécouverte Ed. Belin et INRA Editions

[6]ceci est bien évidemment valable pour les animaux (P.D. et J.A)

[7] cité par Heck

[8] le nom de "vache de Goering" convient parfaitement à cet animal, bien  plus que "aurochs" "aurochs reconstitué" ou même "aurochs de Heck", puisqu’il est évident que Goering joua dans cette fumisterie un rôle aussi important que Heck.

[9]Ochrona Przyrody n°20/1954

[10] Fleming C. et Bull P.1988 Kazimierz Antoni z Granowa Wodzicki 1900-1987 Proceedings of the royal society of New Zeland 116.

[11]Voir les photos sur la page 184- dans Aurochs le Retour , aurochs, vaches et autres bovins de la préhistoire à nos jours.

[12] "scientific misconduct"

[13]comme par exemple la photo d'une vache avec comme  inscription "aurochs"

[14] en revanche, pour la réalisation ce cet ouvrage, nous avons consulté des travaux peu connus.

[15]Il est intéressant de rappeler que le monde scientifique se mobilisa déjà avant la guerre pour défendre les chercheurs victimes du nazisme et condamner les nazis. Le microbiologiste américain, prix  Nobel, Selman Waksman retira son nom de la rédaction des périodiques scientifiques allemands et refusa d'organiser un congrès international des sciences du sol, en Allemagne. Ce scientifique s’exprimait ainsi  "Je condamnais en termes non équivoques, non seulement le gouvernement nazi et tous ceux qui le servent, mais aussi ceux qui sont disposés à accepter ses faveurs, comme par exemple, l'invitation en question, et à servir ainsi d'instruments de propagande nazie. Réunir le congrès en Allemagne, dans les conditions actuelles, ce serait porter atteinte à la science elle-même et rabaisser sa renommée dans le monde" (Selman A. Waksman Ma vie avec les microbes Ed. française Albin Michel 1964)

[16] pour les spécialistes du bison d'Europe et de l’aurochs c'est une nécessité professionnelle en raison de  l'importance qu’ont encore aujourd'hui ces travaux.

[17]les travaux faits dans cette réserve sont considérés comme "classiques" pour l'écologie mais aussi pour la biologie de grands herbivores.

[18] ces travaux on été également publiés en anglais, font mention des activités "politiques" de Heck

[19]indépendamment  de diverses médailles militaires polonaises,  il a été distingué également par Akdal Yad Washem (l’une des distinctions suprêmes israélienne accordée aux justes parmi les nations).

[20]le SIERDAH n'est pas unique à faire ce type de  démarche. Le "révisionnisme historique" et l'insulte à la mémoire des victimes figurent parfois dans certains titres de la presse naturaliste. Dans  un article d'Auguste Francotte "Ernst Jünger ou l'entomologiste écrivain (Lambillionea N° spécial 1998); consacré à un  naturaliste allemand, vous pouvez trouver des révélations du genre ce naturaliste "refusa aux facilités de l'exil" (nous n'avons jamais pensé que Thomas Mann qui a fui les bourreaux nazi a choisi "la facilité de l'exil" sic!) ou encore "il a vu sa patrie  (l’Allemagne)..., à partir de 1943, livrée à la fureur aveugle d'ennemis, qui on le sait aujourd'hui , étaient à peine moins criminels" . Puis le texte est suivi par un éloge aux soldats nazi "victimes des alliés". Nous pouvons apprendre également que ce naturaliste était  en 1942 "en mission d'inspection sur le front du Caucase". Nous apprenons également que les officiers alliés chargés de la dénazification  n'étaient que des "imbéciles moins perspicaces que leurs homologues  nationaux-socialistes" (sic!). L'auteur nous apprend aussi que "Churchil et Roosvelt ont prolongé la guerre d'un an et demi, sinon d'avantage"!. Toutes ces révélations sont publiées dans un journal naturaliste, censé ne s'occuper que de coléoptères, apparemment publié dans le seul souci d'instruire  de "jeunes lecteurs qui n’ont connaissance de l'histoire que par quelques films de cinéma". Nous signalons ces cas graves de falsifications historiques, car contrairement aux publications littéraires, ou politiques ces revues naturalistes ne font l’objet d'aucune  sanction.  Pourtant elles sont lues par plusieurs milliers personnes. Il est facile ainsi de promouvoir des idées révisionnistes dans des revues qui apparemment ne sont pas censées  de s'occuper d’histoire ou de politique.

[21]Présenter les scientifiques allemands responsables de crimes comme "des victimes" n'est pas un démarche nouvelle. La thèse d'après laquelle le régime nazi était anti-intellectuel et persécutait "tous les scientifiques" même si  ce type de discours est contraire à la vérité est souvent utilisé par des  auteurs qui veulent  réhabiliter ou minimiser l'importance de l'engagement volontaire de nombreux scientifiques allemands dans les crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Dernièrement la célèbre revue scientifique Nature signale ce type de pratique et polémique avec cette "vision de l'histoire" (voir Quirin Schiermeier Dispute erupts over Nazi research claims Nature vol 398 de 25 mars 1999

[22] Bull. Soc. Sc. Nat. Ouest de la France, nouvelle serie tome 18 (1) 1996)

[23] Maurin H et Olivier L. 96 - Aspects historiques  Naturopa 82

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Published by hstes1 - dans Aurochs
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