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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 18:31

Chapitre 1

(Article publié dans le n°33 du Courrier de l’Environnement de l’INRA (Mai 98)

 

Aurochs, retour d'un animal préhistorique... ou manipulation scientifique ?[1]

 

Depuis quelques années, on assiste en France à un engouement pour la race bovine à partir des expériences faites par les frères Heck. Plusieurs articles lui ont été consacrés, l'animal a fait l'objet de nombreuses études, on le traite comme un facteur important de bonne gestion écologique, il est le centre d’intérêt de plusieurs organisations associatives. Il occupe une place prépondérante dans le projet “Aurochs” subventionné par l'Etat. Une “Ferme de l'Aurochs” a d’ailleurs été créée. Le mardi 6 mai 1997 la présentation d'une nouvelle race bovine "l'Aurochs de Heck" a eu lieu à l'Ecole Nationale Vétérinaire de Nantes. Ce boeuf est sans doute l’un des animaux le plus médiatisé en France.

 

Les informations diffusées pour le "retour" de cet animal prétendument "préhistorique" sont à plusieurs titres préoccupantes ; à tel point que l’on peut se poser la question de savoir si son introduction et son utilisation dans la gestion des milieux naturels défavorisés ne couvrent pas la tentative de justification d’une manipulation, pour ne pas dire d’une supercherie scientifique faite il y a quelque soixante ans.

 

Par l'intermédiaire de nombreuses publications de vulgarisation scientifique nous apprenons :

 - qu'il s'agit là d'un "nouvel élevage d'aurochs" ;

- qu’à " la fin des années 20, Heinz et Lutz Heck, (sont) ces vrais créateurs d'aurochs.."[2] ;

- que "Cette espèce en voie de disparition a été "recréée" par manipulation génétique (sic!) et réintroduite en France vers 1930.."[3] ;

- que "L'aurochs a été reconstitué par les frères Heck entre les deux guerres mondiales par croisement de races bovines domestiques. C'est ainsi qu’on peut aujourd’hui le retrouver dans de nombreux parcs zoologiques"[4].

 

Même les publications à vocation scientifique affirment qu’il s’agit d’un animal dont on peut dire, qu'au moins d'aspect, il correspond à un aurochs"[5] ou "en conclusion, il est important de rappeler que, quel que soit le résultat auquel on ait abouti, qu'il s'agisse ou non d'un aurochs, on a sans nul doute sous les yeux l’un des bovins les plus primitifs et donc les plus proches de l'aurochs qu'il soit désormais possible de voir sur notre terre". Mais ce qui est plus grave, ces auteurs qui doutent du statut de cet animal utilisent néanmoins le nom "aurochs" pour commenter des photos[6] et le mot "réintroduction" à la place d’introduction pour ces hybrides nouveaux.[7]

 

Nul n’ignore et certainement pas les spécialistes, que la femelle morte en 1627 dans la forêt de Jakotorow en Pologne a été et ce, à partir de 1620 le dernier spécimen vivant d'aurochs. Il est toujours facile aujourd’hui de consulter les documents établis avec une grande précision par l’administration royale qui décrivaient périodiquement les environs de Sochaczew et qui relatent l'histoire de cette disparition dans ses moindres détails.

 

Qu’en est-il réellement de l’existence actuelle de l’aurochs ? Entre les deux guerres Lutz Heck et son frère Heinz, deux zoologistes allemands voulaient "reconstruire l’aurochs". A cette époque, la reconstruction des espèces disparues était un sujet sur lequel travaillaient de nombreux naturalistes. Le monde scientifique mais aussi le grand public étaient fascinés par la reconstitution des populations de bisons d'Amérique ainsi que celles d'Europe. Les premières propositions de reconstruction d’aurochs ont été d'ailleurs publiées en Pologne, il y a plus de cent cinquante ans. Dans un petit journal local de la ville de Leszno "l’Ami du peuple, hebdomadaire des informations utiles et nécessaires"[8] un naturaliste inconnu (probablement Feliks Jarocki) a écrit: Il pourrait être intéressant de faire cette expérience (...). Le propriétaire d’une grande forêt libérerait quelques vaches et taureaux sélectionnés. Il faudrait seulement faire attention pour qu'il n'y ait pas de loups dans les environs au moins pendant les premières années. L'espèce de boeuf doit être résistante et les animaux libérés devraient être jeunes pour s'habituer à un mode de vie différent. Ainsi, on pourrait peut-être revenir à une ancienne tribu d'aurochs. Peut-être que ces animaux pourraient retrouver cette couleur noire qui était typique à nos boeufs sauvages. Enfin on pourrait également confirmer cette loi formulée par les naturalistes que chaque animal, qui demeure à l’état sauvage, représente moins de diversité en forme et en couleur et que cette couleur est toujours plus foncée.

 

Au vingtième siècle les projets de diverses expériences ont fait l’objet de discussion à Vienne, en Allemagne et en Pologne. Outre le fait qu’il existait une volonté  de rétablir cette espèce dans la nature,  les autres motivations de la reconstruction étaient  très variées. Heck pensait démontrer que deux espèces de boeufs sauvages d'Europe existaient (plusieurs naturalistes mettaient en doute l’existence de l’aurochs en tant que bonne espèce) et qu’elles pouvaient vivre l'une à coté de l'autre. Le professeur Adametz de l'Ecole Naturaliste Autrichienne voulait “reconstruire” l'aurochs pour découvrir les relations entre les deux espèces, le grand Bos primigenius Boj. et le petit aurochs aux pieds courts Bos europaeus brachyceros Ad. Tadeusz Vetualani (l'auteur de la "reconstruction du tarpan") désirait également "reconstruire" l'aurochs pour expliquer l'origine des diverses races bovines. Mais ces naturalistes (y compris les frères Heck) savaient qu'une reconstruction réelle était totalement impossible. Parce que contrairement aux bisons d’Europe et même aux tarpans[9], il n’existe plus aucun spécimen de cette espèce et ce depuis trois siècles.

 

Heck était convaincu que les "fragments du patrimoine génétique" d'aurochs avaient survécu et étaient présents dans diverses races bovines considérées comme primitives ou peu transformées. Comme dans un jeu de puzzle, il suffisait tout simplement de retrouver ces "gènes primitifs" ou "atavismes", afin de les réunir dans un seul animal par une série d'hybridation entre toutes ces races primitives. Il espérait ainsi obtenir à chaque génération successive, des individus qui ressembleraient d'avantage à l'aurochs qu'à ses propres parents (sic). Cet animal devait entre autres réunir la couleur de la race Corse (couleur représentée par le célèbre "tableau d'Augsburg", peinture à l'huile datant du premier quart du seizième siècle)  la corpulence du taureau de combat espagnol et les cornes de la race de la vache de Camargue. Heck fixa un modèle “ d'aurochs ” en déterminant les qualités à sélectionner comme les cornes, le poids, la couleur, l'aspect de robe, le pis de la femelle et l'agressivité. Son objectif fantasmagorique était de remonter génétiquement le temps et effacer ainsi au fur et à mesure des nouvelles hybridations les effets de la domestication et de la sélection artificielle pour s'approcher de plus en plus de l'aurochs. Les deux expériences différentes à quelques détails près, furent effectuées dans les parcs zoologiques de Berlin et d’Hellabrunn (Munich). Heck utilisait comme principal matériel pour sa sélection les races de Camargue, de Corse, les taureaux de combat d'Espagne, le boeuf des parcs anglais et quelques autres races dans une proportion beaucoup moins importante. Après seulement 15 ans d’expérimentations, Heck déclara avoir réussi  à sélectionner un "aurochs reconstitué" c'est à dire un animal qui avait toutes  les qualités du modèle établi au départ. La sélection naturelle "devait continuer et parfaire" ses travaux. La phase finale de cette expérimentation s’est concrétisée par l'introduction de ces hybrides dans la nature, tout d'abord dans les forêts de Prusse Orientale et puis dans la Pologne occupée par l’armée nazie dans la forêt de Bialowieza.

 

Les travaux faits par les frères Heck ont été fortement critiqués déjà entre les deux guerres. Certains naturalistes n’hésitaient pas à déclarer que "la relation entre l'aurochs et l'animal issu de ces expériences est comme la relation (qui existe) entre le loup et le berger allemand"[10]. Le "modèle d'aurochs" fixé par Heck et son choix arbitraire de "qualités primitives" ont été fortement contestés. Sa déclaration que "nous disposons d'une image claire d'aurochs sauvage" n’est qu’une pure spéculation sans aucun fondement. Il est impossible de confirmer que la vision de l'aurochs faite à partir des peintures préhistoriques, des données paléontologiques et des documents laissés par les naturalistes de la Renaissance soient complète et fidèle à la réalité.

 

A la fin du dix-huitièmes siècles, Peter Pallas formula que les noms d'aurochs et de bison d'Europe désignaient le même animal et que le taureau décrit en 1552 par le diplomate Sigismond von Herberstein n'était autre chose qu’un taureau domestique devenu sauvage. Tout au long du dix-neuvième siècle, une partie des naturalistes rejetèrent l'existence de l'aurochs. Les données paléontologiques et l'analyse des sources historiques ont prouvé que cette version était totalement fausse. Mais cette histoire démontre bien la contradiction des opinions et des informations qui divisait les naturalistes à  une époque proche  de l'expérience de Heck.

Encore aujourd'hui, les spécialistes avouent qu’ils ne savent que peu de choses  sur la biologie de cette espèce. Entre les deux guerres, au moment des travaux de Heck, les vues  des scientifiques étaient très variées et souvent contradictoires sur des points essentiels comme la variation, l'apparence, la génétique et l'écologie de l'aurochs. Même sa couleur, la position taxinomique des petits spécimens (femelles? espèces différentes? premières formes domestiquées?) restaient une énigme.  Son dimorphisme sexuel frappant est l’une des rares qualités de l'aurochs,  sur laquelle tous les spécialistes s’accordent. Mais c'est précisément,  l’une des qualités essentielles  que Heck n'a pas réussi à sélectionner. On peut également ajouter qu’il préféra "choisir" pour son expérience les anciennes relations et les données qui lui convenaient et qu’il n’a pas pris en compte et élimina systématiquement celles qui auraient pu le contredire. En écartant  une partie des données qui le dérangeaient et en s'appuyant sur celles qui lui convenaient,  Heck a fait parfois appel à des "preuves"  peu crédibles comme aux dessins d'aurochs de Kändler faits sur la porcelaine de Meissen en 1730, un siècle après la disparition des derniers spécimens. Il ne jugea  également  pas nécessaire d’analyser les  informations anciennes disponibles sur l'impossibilité de l'hybridation entre la vache et l'aurochs résultant de la mort ou de la stérilité de la génération F 1[11].  Pourtant ce  point est primordial, car si le processus de la spéciation était si développé et  que l'aurochs et le  boeuf domestique étaient  isolés génétiquement, il ne s'agissait plus de revenir d'une forme domestique sélectionnée à une forme sauvage de la  même espèce, mais de la création d'une espèce nouvelle !

 

Dans la discussion sur l'animal obtenu par Heck, il a été démontré que l'identité morphologique ne signifiait pas l'identité génétique. Cette différence est d'autant plus importante que Heck n'a tenu compte que de quelques "qualités de l'aurochs". Mais même l'aspect morphologique n'a pas été obtenu dans cette expérience, car W Herre, spécialiste des animaux domestiques, a démontré  que les "aurochs de synthèse"ne correspondaient nullement au portrait de l'ancêtre éteint dont ils n'avaient ni la taille, ni le dimorphisme sexuel si frappant. Otto Koehler démontra l'incohérence de ces expérimentations du point de vue de la génétique et l'instabilité des standards établis chez les animaux sélectionnés par Heck. Enfin contrairement aux déclarations de ce dernier, aucun des animaux relâchés dans la forêt de Bialowieza n'a survécu[12]. Ceci ne peut pas être expliqué uniquement par les effets de la guerre car de  nombreux bisons ont réussi à survivre durant cette période malgré les chasses organisées par  Heck à Bialowieza. Tous ces éléments ont amené plusieurs naturalistes à la conclusion que l'animal obtenu à la suite des expériences des frères Heck n’avait rien à voir avec l'aurochs.

 

Quel est donc le statut taxonomique de cet animal et comment pouvons-nous appeler cet hybride ?

 

La nomenclature scientifique des animaux est régie par le Code International de la Nomenclature Zoologique. Les noms vernaculaires ne sont pas, bien évidemment, si strictement réglementés. Mais tout le monde s’accorde pour  suivre certaines règles définies par les bonnes moeurs scientifiques. La principale d’entre elles,  consiste à  donner un nom à une espèce qui existe réellement et de ne pas utiliser les noms existants propres à un taxon pour en décrire un autre.

 

Ainsi appeler un animal "un aurochs" signifie que nous pensons à un véritable aurochs Bos primigenius. Le nom "aurochs reconstitué" signifie que quelqu'un a réussi à reconstruire Bos primigenius, "aurochs nouveau" qu'il s'agit d'une espèce nouvelle d'aurochs pour la science, "aurochs synthétique" que quelqu'un à réussi à obtenir (ou plutôt créer) un aurochs par voie de synthèse, "aurochs de Heck" qu'il existe une espèce d'aurochs qui est dédiée à Heck. L'usage de ces noms n'est donc qu'un simple abus des règles de nomenclature taxinomique et une manipulation linguistique qui a pour but de valoriser les résultats des expériences de Heck. Il n'existe pas de  raison valable qui nécessite de  poser la question de savoir, comme le font certains auteurs, si cet animal est un descendant de Bos primigenius. Bien évidement nul ne le contestera, il l’est,  au même titre que toutes les races bovines.

 

Les livres de références de taxonomie des mammifères[13]ne consacrent pas  un seul mot à cet hybride. Pour les auteurs de ces ouvrages il est évident que Bos primigenius a disparu au dix-septième siècle en Pologne et que depuis aucun animal vivant sur terre ne peut être appelé aurochs. Ainsi les spécialistes dont les travaux servent de référence,  remettent cet animal à sa place réelle, car ils sont d'avis que toute cette histoire ne vaut pas la peine d’être discutée. Par ailleurs, on peut ajouter que la Conférence des Directeurs des Jardins Zoologiques en Allemagne, fortement influencée par Heck, n'a pas osé prétendre que cet animal était un  aurochs. Cette conférence adopta une résolution spéciale dans laquelle elle prétendit qu'il s'agissait "d'une forme de boeuf domestique dans laquelle était  induite la copie phénotypique d'aurochs". Cette formule prétentieuse est peu logique et n'a aucune valeur du point de vue des règles de taxonomie. Elle tomba  fort heureusement rapidement dans l’oubli.

 

Le seul statut, que l’on puisse éventuellement avec toutes réserves (le standard de race n'est pas encore bien défini) attribuer aux animaux provenant des expériences de Heck, est celui d'une race nouvelle, obtenue par hybridation de diverses races considérées comme primitives. On peut ajouter que cette race, morphologiquement, peut dans l’imaginaire de certains ressembler  plus à un aurochs que les races sélectionnées pour la production laitière.

 

Il existe encore un aspect de l'expérience de Heck qui ne doit pas être occulté et un peu trop vite oublié. Une partie importante de "la reconstruction d'aurochs" a eu lieu dans l'Allemagne nazie. La propagande hitlérienne donna une grande importance aux expériences de Heck. Il était logique que ces "recherches" suscitassent un engouement particulier chez les dirigeants nazis. Dans ses travaux, Heck, s'occupa beaucoup de la conception de la dégénérescence[14] de la pureté des races et des espèces animales. Ces  sujets  étaient particulièrement  chers aux idéologues du 3° Reich. Dans l’Allemagne des années 30, protéger la nature allait de pair avec la protection de la pureté de la race aryenne. L’aurochs était considéré comme  l’animal emblématique de l'idéologie du retour aux sources germaniques, point fondamental de la mythologie hitlérienne. L’expression usitée alors, de  "descendants au sang pur des antiques habitants des forêts germaniques", était un élément de la langue de bois au service des idéologues de  cette propagande. La race bovine issue de l'expérience de Heck tînt une place primordiale dans le lavage de cerveaux que les allemands subissaient de manière intensive au cours des années trente. Les médias nazis, transformèrent "miraculeusement", cette vache en "aurochs" ressuscitée directement  des sagas germaniques et plus spécifiquement du  Nibelungenlied  (chant de la mythologie germanique).

 

Heck, ne se limita pas simplement à utiliser "cette conjoncture" pour mener ses expériences. Dans cette époque tourmentée, il deviendra haut fonctionnaire d'Etat et l'un des plus influents conseillers d'Adolphe Hitler dans le domaine qui touchait à la nature. Il gagna le surnom du "Führer de la protection de la nature". En 1938, les autorités nazies obligèrent  le  Dr Kurt Priemel à démissionner de la présidence de la Société Internationale pour la Protection du Bison d'Europe, afin d’imposer la candidature de  Heck à ce poste. L'appui personnel de Hermann Göring facilita grandement cette "promotion". Afin que sa carrière soit encore plus rapide, les autres naturalistes allemands furent également écartés de leur fonction. Tel a été  le cas de Mme Erna Mohr responsable du Bison Pedigree Books. Ce poste  prestigieux fût confié à l'un des jeunes assistants de M. Heck.

 

Pendant la guerre, Heck organisa et surveilla personnellement, assisté des SS., des pillages sans précédent dans l'histoire :

- des résultats de recherches scientifiques,

- des collections naturalistes dans les pays occupés et particulièrement  celles du parc national de Bialowieza. Parmi les animaux volés se trouvaient des bisons et des chevaux "konik polski" issus de l’expérience du professeur T. Vetulani. On peut toujours s'étonner qu'un soi-disant  "protecteur de la nature",  ordonne et enlève personnellement, plusieurs bisons de la forêt de Bialowieza pour les envoyer en "cadeau" à des  parcs zoologiques et vers des collections privées en Allemagne. L’une des conceptions, chères à M. Heck, dans le domaine de la protection de la nature consistait en l’organisation de chasse d’animaux menacés de disparition pour Göring et Ribentropp. Mais ses "activités"  dépassent le cadre du simple vol, car le pillage systématique des collections naturalistes faisait  partie du programme nazi de destruction de la science polonaise et est considéré comme crime de guerre.

 

Après la victoire des alliés, Heck comme de nombreux criminels de guerre échappa à la justice en profitant du  Rideau de Fer. Les témoins originaires d’Europe Centrale sous domination soviétique, avaient interdiction de se rendre pour  témoigner devant les tribunaux situés en zone américaine. Il est intéressant de souligner, que dans ce cas bien précis, cette interdiction a visé le professeur Tadeusz Vetulani, qui s’était porté témoin à charge. Wladyslaw Szafer[15] proposa la création d’un tribunal international, composé d’hommes de sciences, afin de juger les scientifiques responsables de crimes de guerre. Malgré l'aval de plusieurs naturalistes de tous horizons, dont les français Roger Heim et J. Braun-Blanquet, cette instance ne vit malheureusement jamais le jour. Ce qui n’a pas empêché la communauté scientifique internationale de le condamner pour ces agissements criminels durant cette période. De ce fait, il fut écarté de toutes ses fonctions dans les organismes internationaux de protection de la nature et  il n'occupa plus de postes importants dans la fonction publique en Allemagne dénazifiée.

 

Les instances internationales[16] contraignirent les allemands à rendre les animaux et les objets volés par  Heck, ce qui n’a put être fait que partiellement. Dans  l’Allemagne de l’après guerre, “la vache de  Heck”  a perdu ses origines de “pure race aryenne” et son statut “d'aurochs reconstitué” .

 

Dans ce contexte historique, la réhabilitation des expériences de Heck ainsi que l’attribution  totalement abusive de nom ou de statut taxinomique d’aurochs à la “vache de M. Heck” dépasse largement la simple mystification scientifique. Il ne s’agit plus d’un discours de spécialistes de la systématique mais de la  justification d’une supercherie scientifique du Troisième Reich et d’un hommage rendu à l’un des plus sombres personnages de l’histoire des sciences[17] n

 

Courriers reçus à la suite de cet article :

 

Chers Messieurs,

 

      J'ai reçu, en réaction à votre article sur l'aurochs paru dans le n°33 du Courrier, deux lettres  dont je vous joins les copies.

      Cet article a, selon les “ retours "  que nous avons eus, intéressé beaucoup de nos lecteurs. C'est pourquoi nous envisageons de rendre compte au mieux dans notre prochaine livraison au sein de la rubrique ad hoc “ ON EN PARLE ENCORE" des réactions écrites reçues.

      Si vous le souhaitez, vous pouvez répondre à vos détracteurs par un texte très bref (votre article, était très clair et explicite) que je joindrais à leurs écrits. J'offre à M. Guintard de développer très brièvement sa thèse - que vous connaissez - et vous ferai parvenir son texte dès réception.

      Dans l'attente de votre réponse, que je souhaite rapide pour le bon achèvement de la construction du numéro 34 du Courrier, je vous prie de recevoir. Chers Messieurs, mes salutations les plus sincères.

 

                                                                                                     Alain Fraval

 

(ci-dessous les deux lettres adressées à Monsieur le Rédacteur en chef, du Courrier de l'Environnement de l’INRA dans leur version intégrale,  qui nous ont été transmises afin de leur donner réponse).

 

      La première est  datée du 24 juin 1998. Elle a été faite  sur un papier en tête où se trouve les  logos do Ministère  de l'Agriculture  de la  Pêche et de l'Alimentation et ceux de  l’Ecole Nationale Vétérinaire de Nantes et du SIERDAH.

 

                                                                                                                                                 

Monsieur,

 

 

      J'ai pris connaissance dans Le Courrier de l'environnement de l'INRA (n°33, Avril 1998,p.73-79), d'un article sur l'Aurochs qui me semble très polémique et fort peu scientifique.

      Je suis tout d'abord surpris, en tant que Président de la seule organisation travaillant sur l'Aurochs reconstitué à ce jour, en Europe, de ne pas avoir été informé. La vérité semble facilement   travestie par les auteurs, je n'en prendrai pour exemple que la note 4 qui fait référence à mes travaux : le titre de l'article est indiqué sans porter le point d'interrogation qui apparaît dans la publication, ce qui laisse à penser que c'est une affirmation. Le titre exact de l'article en question est :  "l'Aurochs reconstitué, un descendant de Bos primigenius?". La question était d'ailleurs, dès 1994, de discuter du statut de cet animal.

      Par ailleurs, les buts du SIERDAH sont clairs et exposés dans une plaquette que je vous fais parvenir, il n'est en aucun cas question de réhabiliter les frères Heck, mais de valoriser un bovin rustique aux qualités indéniables.

      Etant donné le préjudice moral que l'article que vous avez publié porte à l'Aurochs de Heck, vous comprendrez que je souhaite vivement avoir un droit de réponse dans votre revue, sous la forme d'un article dont le thème pourrait être: "L'Aurochs reconstitué aujourd'hui : quel statut, quelles perspectives ?".   

 

   Dans l'attente d'une réponse de votre part, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les meilleurs.  

 

 Docteur  Claude GUINTARD - Maître de Conférences -Président du SIERDAH - Ecole Nationale Vétérinaire de Nantes - ministère[18] de l'agriculture, de la pêche et de l'alimentation - ENV Nantes, Laboratoire d'Anatomie des Animaux Domestiques.

 

                                       

La deuxième est adressée par M. François Moutou du Laboratoire central de recherches vétérinaires Unité d'Epidémiologie du Centre National d'Etudes Vétérinaires et Alimentaires de CNEVA Alfort.

 

Cher Monsieur,

 

L'article sur l'Aurochs du numéro 33 du Courrier de l'Environnement de le INRA me surprend un peu. Connaissant une des équipes (Ecole vétérinaire de Nantes) travaillant sur cet animal, j'avais entendu parler des griefs politiques que l'on associait a leur travail et que j'avais du mal a comprendre. Je viens donc de les lire et tout cela me semble vraiment lointain de ce qu'ils font.

 

Personne ne prétend sérieusement que les animaux "reconstitués" sont des aurochs. Le dernier "vrai" aurochs ayant disparu au XVII siècle, il parait aussi difficile de parler "d'un animal préhistorique"  comme l'écrit le titre de l'article. ce qui ne veut pas dire grand chose d'ailleurs. Parler d'hybride mériterait aussi des précisions. Chaque race bovine actuelle résulte d'un certain mélanges de rameaux plus anciens et ces animaux n'échappent pas à la règle. On parle souvent de race quand un certain nombre de caractères se retrouvent de génération en génération après s'être fixés, contrairement aux hybrides qui mélangent de façon plus aléatoire des caractères issus de souches différentes. Au niveau systématique, tout le monde est d'accord pour dire que Bos primigenius est éteint. Par convention, on appelle les bovins domestiques B. taurus ou B indicus.

 

Le procès des frères Heck me parait étranger à l'idée actuelle d'exploiter certains paysages par ces bovins.  Les charollais ou les normandes (regardez les publicités) me semblent aussi toujours plus populaires que ces animaux  et je comprends vraiment mal ce curieux article. Tout ce qui y est écrit est connu, mais la conclusion sort du domaine de la zoologie ou de la zootechnie, univers auquel se limitent les équipes que je connais travaillant sur ce sujet.

 

 

 

 



[1]Une première version plus courte de cet article a été adressée au mensuel  La Recherche. Le rédacteur responsable de la rubrique biologie a retenu notre travail et l’a trouvé  très intéressant. Il  nous a demandé de préparer un dossier plus étoffé, ce que nous avons fait. Malgré  cette commande et l'intérêt que portait à cet article le rédacteur de la rubrique biologie, celui-ci  n’a pas été retenu pour publication. Dans sa réponse le journal, nous dit « après votre prise de contact avec Mr Guintard ....j’ai le regret de vous informer.. ». La question que nous nous sommes posés, est dans quelle mesure le SIERDAH, est-il intervenu, pour que notre article ne paraisse pas dans cette publication ? Il est vrai que le Journal La Recherche, dispose à tout moment ainsi qu’il le spécifie dans une note qu’il adresse aux auteurs, de la possibilité de revenir sur sa décision et de refuser de publier un article, sans fournir d’explications. Dans ce cas précis, notre article a été refusé après que le Sierdah en ait pris connaissance (...).Cette note ajoutée après la parution de l’article, pour la réalisation de cet ouvrage, n’a pas été bien évidemment publiée par le Courrier de l’Environnement de l’INRA.

[2]Sambraus Hans Hinrich , Guide des Animaux d’élevage, Editions Eugen Ulmer Ed. Française 1994 p. 100

[3]"Bébé aurochs" Science et Vie n° 945 juin 1996 p.27

[4] Gstalter Alain , Lazier Pierre 1996. Le bison d'Europe mythe et renaissance d'une espèce sauvage, Traces E.C. Editions,

[5] Guintard Claude, "L'aurochs reconstitué un descendant du Bos primigenius" dans Aurochs, le retour, ouvrage collectif, page 183, Lons-Le-Saunier

[6]Idem page 184

[7]Idem page 193

[8]Przyjaciel ludu czyli tygodnik potrzebnych i pozytecznych wiadomosci" t1 n°19 1835 Leszno

[9]la base de la "reconstruction" était le fait (par ailleurs très discutable) de la sauvegarde par les paysans des tarpans distribués par le comte Zamoyski voir Lizet Bernadette et Daszkiewicz Piotr 1995. "Tarpan ou Konik Polski ? Mythe contemporain et outil de gestion écologique", Anthropozzologica, , n°21 p.63-72

[10]Tur, The Ure-Ox, Karol Lukaszewicz, Ochrona Przyrody r. XX, 1953

[11]Herberstein S. Baron von, Rerum moscovitarum Commentarii. Basilea ex officina , Opporiniana 1571 et  Gesner C. , Historiae animalium liber I.-De quadrupedibus viviparis, Zurich 1551

[12]On ne trouve aucune information sur les "aurochs" dans les travaux naturalistes polonais et russes faits dans la forêt de Bialowieza juste après la guerre. Pourtant les auteurs polonais ont réussi retrouver des informations sur le destin des autres introductions, celles d’ours et de cervidés, faites avant la guerre et à retracer l'histoire des bisons sous l'occupation.

[13]Comme le Mammal Species of the world, a taxonomic and geographic reference de E. Wilson et M. Reeder édité par Smithsonian Institution Press ou The mammals of the palaearctic region, a taxonomic review de G.B. Corbet édité par le British Museum ainsi que les listes des mammifères de France

[14]Heck a  cru si fortement à la conception dégénérative de la disparition des espèces que,  malgré les décisions de la Société Internationale pour la Protection du Bison d'Europe, il décida pour "éviter leur dégénérescence" de croiser les bisons d'Europe et d’Amérique. Il  risqua ainsi de mettre en péril le travail de  plusieurs années des naturalistes polonais. Ces derniers prenaient un soin tout particulier afin de  préserver l'espèce de bison d'Europe et de ne pas mélanger les hybrides avec la population de Bialowieza. Un des aspects de la reprise du Pedigree books par l’équipe de Heck est le désordre qui a été considéré par les spécialistes comme catastrophique. Après la guerre il a fallut plusieurs années d’efforts pour remettre ce travail au niveau laissé par E. Mohr.

[15]L’un de plus grands naturalistes polonais, l’un des principaux fondateurs du Parc National de Bialowieza, auteur de la Flore de Pologne. W. Szafer échappa à "Operatzionen A", une action spécifique visant à la destruction des élites scientifiques polonaises. Les professeurs de l'Université de Cracovie ont été en novembre 1939 arrêtés et déportés au  camp de concentration de Sachsenchausen. Parmi les victimes se trouvaient plusieurs naturalistes dont Michal Siedlecki, l'un des pionniers de la protection de la flore et de la faune du milieu marin.

[16] Une commission spéciale a été constituée après guerre pour récupérer les biens volés par les nazis et les restituer à leurs propriétaires.

[17] Dans cet article figure  l’excellent  dessin de M.Rousso qui représente le faux aurochs faisant le salut nazi que l’on retrouve sur le site internet de l’INRA.

[18]en minuscule dans l’original.

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Published by hstes1 - dans Aurochs
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