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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 21:51

Chapitre 4

                      

Le "faux-aurochs" un non sens biologique

 

La recherche de la vérité est le premier devoir de la science. Nous sommes  particulièrement attachés au respect des principes de logique dont les bases furent édictées par Aristote. Nous sommes également particulièrement attachés aux travaux de l'Ecole de Vienne et de la célèbre école de logique de Varsovie et de Lvov. Nous nous référons souvent aux travaux de Karl Popper et nous sommes partisans de la nécessité absolue de la rigueur linguistique dans la démarche scientifique. Ce sont les raisons qui font que les manipulations du langage et les "acrobaties verbales faites pour tenter d’accommoder la logique" qui accompagnent  la promotion de ce faux-aurochs sont intolérables.

Les expressions employées par les auteurs sont à tel point caricaturales que nous avons quelques difficultés à comprendre certaines formulations. Comment expliquer ce que peut être la "sauvegarde des espèces (...) dans le cas d'un animal disparu"[1] ou encore comment comprendre cette phrase "Lors de la dernière assemblée du SIERDAH nos adhérents ont voté une motion indiquant que nous étions une association apolitique, que le but n'était pas de faire de la publicité pour les frères Heck. (...) Notre mission n'est définitivement pas de prôner le nazisme"[2] ?

Nous avons pris pour habitude d’examiner des faits et non de prendre pour argent comptant les diverses déclarations qui peuvent être émises, lors de congrès, symposium, colloques.... Comment devons nous comprendre cette phrase ? Signifie-t-elle qu'avant d’avoir voté cette motion le SIERDAH avait un autre dessein et un autre but ? Comment comprendre que dans le site de présentation du SIERDAH sur le WEB parmi les objectifs que s’est fixé ce Syndicat figure celle "(d’)établir les bases d'une réelle sélection de l'Aurochs de Heck". Faut-il comprendre que, jusqu'à présent cette sélection n’est pas réelle, c'est-à-dire qu'elle n'existe pas effectivement[3], mais seulement dans l'imagination de certains ?

Ce qui surprend encore davantage, c'est la pensée quasi magique qui accompagne une telle formulation. Un vote est-il susceptible de modifier la tangibilité des choses ? Suffit-il de voter ou de décider avec une motion accompagnée d’un vote à la majorité, qu'une vache est un aurochs et pourquoi pas un dinosaure ? Suffit-il d’affubler un chien du complémentaire loup pour que le chien se transforme immanquablement en loup ?

Nous avons trouvé particulièrement amusante cette affirmation, "Un dossier présenté par le SIERDAH à la CNAG bovine a permis d'attribuer le code race n°30 à l'aurochs-reconstitué, ce qui le range au sein de races bovines. Deux arguments majeurs ont présidé à ce choix. L'un est scientifique: l'aurochs-reconstitué émanant de diverses races bovines domestiques, ne peut, dans un premier temps[4], avoir d'autre statut que celui d'animal domestique (Bos taurus, Linné 1758). Il n'existe pas de populations sauvages d'aurochs-reconstitués à l'heure actuelle, même si des essais contrôlés de remise en semi-liberté existent (...) Le second vise à promouvoir le développement de l'animal: dans un contexte d'élevage bovin, troublé par des problèmes sanitaires[5] (cf. BSE...), l'existence d'un bovin de "type sauvage" non soumis à une prophylaxie annuelle obligatoire aurait, probablement à terme, été néfaste à son élevage"[6].

Malgré de longues années d’études et d’expérience professionnelle en biologie des espèces, nous n'avons jamais osé penser, que c'est le contenu d'un dossier, fut-il même déposé par le SIERDAH qui décide du statut taxonomique d'un animal. Nous sommes particulièrement heureux de savoir qu'au moins l'un des "arguments majeurs" est "scientifique". L'idée que ce "faux-aurochs" n'a pas le statut d'une espèce différente que celle du Bos taurus, uniquement pour des raisons pratiques d'élevage et pour quelques contraintes administratives (voir deuxième argument) par contre, nous a attristés. Nous sommes ravis toutefois d’apprendre que ce statut n'est que temporaire (valable "dans un premier temps"). Nous avons également appris que c'est l'existence de "populations sauvages à l'heure actuelle" qui détermine le statut spécifique de l'animal". Nous pensions jusqu’alors naïvement, qu’un chien domestique qui devient errant restait toujours un chien Canis familiaris. Nous n'avons jamais entendu parler du changement de statut taxonomique du bison d'Europe Bison bonasus ni du pigeon migrateur Ectopistes migratorius, lorsqu'il n'existait plus de populations sauvages de ces espèces. Nous avons décidé de traduire ces illustres propos de M. le Président de SIERDAH, maître de conférence à l'Ecole Vétérinaire de Nantes, en anglais et les adresser à Ernst Mayr, l’un des plus grands spécialistes de la théorie synthétique de l'évolution. Cet éminent spécialiste de la biologie des espèces pourra apprendre beaucoup de choses ou pour le moins rire un peu.

Il est intéressant de rappeler que ce "faux-aurochs" est habituellement présenté pour sa grande résistance aux maladies. Cette "résistance imaginaire" fait partie de sa légende. Heck a bien compris l’enjeu de présenter cet animal plus résistant aux maladies que les autres races bovines domestiques: Baur, maître en science héréditaire, a constaté que le sanglier montrait, plus que le cochon domestique, une grande capacité de résistance à certaines maladies ; de même, les Aurochs réélevés, qui pourtant descendent d'animaux domestiques, sont quasi insensibles à la fièvre aphteuse et à la fièvre catarrhale. Au cours de la guerre, ces fièvres ont cruellement sévi en Bavière. Les Aurochs (sic) ne furent pas exempts de ces épidémies ; pendant trois jours, ils en subirent de légères atteintes, sans conséquence[7]. Mais apparemment, d’après M. le Président du SIERDAH, le défaut de contrôle sanitaire obligatoire aurait pu être néfaste au faux aurochs.

Nous ne nous préoccupons aucunement de la vie interne du SIERDAH et de ses problèmes psychologiques (ni de ses motivations) qui découlent de son interprétation particulière de l’histoire. Pour nous, les adhérents de ce syndicat peuvent voter s'ils le désirent que la terre est plate ou même abolir la loi de la gravitation. Le seul souhait que nous formulons, c’est que tels propos ne soient pas véhiculés sous le couvert d’une institution publique.

Après la publication de notre article, nous avons été confrontés à des réactions surprenantes. Personne n'a contredit ni contesté le bien fondé de notre thèse, l'animal n'est pas un aurochs et ne saurait l’être sous aucune forme que ce soit. Nous n’avons pas de contradicteur, lorsque nous mettons en avant l'origine nazie de cette supercherie. Il n’y a, ni ne peut y avoir sur ce sujet de polémique puisqu’il n’y a pas de controverse. Pour remettre à sa place cette véritable campagne de désinformation et de liberté prise avec la vérité historique, nous rappelions seulement que le débat était clos depuis fort longtemps, cette histoire avait fait l’objet de discussion à laquelle avait participé quelques-uns des plus éminents naturalistes de notre siècle. Leur conclusion était sans appel, ne laissait planer aucun doute. Comment peut-on donc alors considérer que notre texte est polémique ? Il ne saurait l’être puisque nous nous sommes contentés, de rassembler des publications bien connues dont les conclusions sont admises par tous, en y apportant uniquement quelques commentaires.

Paradoxalement, les choses les plus évidentes sont parfois les plus difficiles à expliquer. Si un étudiant, en première année de zoologie rendait une copie en affirmant qu'un croisement récent de quelques races bovines est un aurochs, ou un aurochs reconstitué, il se verrait très certainement prié de choisir d’autres orientations. Il en irait de même lors d'un examen sur la génétique si un étudiant osait prétendre que quelques hybridations peuvent être ou contribuer à "la reconstitution ou à la reconstruction" d'une espèce.

Malheureusement, malgré ces évidences, nous sommes obligés de revenir à des propos élémentaires bien connus de tous les professionnels.

 

 

Il n'y a pas et il n’y a jamais eu de reconstruction d'aurochs

 

Si les déclarations faites par Heck sur la "reconstruction de l'aurochs" avaient rapporté des faits réels, nous aurions été devant une véritable révolution en matière de biologie. Non seulement par le fait de la "reconstruction d'une espèce disparue", mais aussi parce que nous aurions assisté à la remise en cause des principes de base de la génétique, de la sélection naturelle et de ceux de la théorie de l'évolution. Nous savons, et ceci avait déjà été admis à l'époque par la grande majorité de la communauté scientifique, que la sélection naturelle fait perdre au cours de l'évolution une partie du patrimoine génétique et que l'évolution est un processus irréversible. Les scientifiques savaient que les mécanismes héréditaires sont très complexes et qu’il était impossible de "bricoler les gènes" et de "remonter génétiquement le temps" c'est à dire de reconstruire génétiquement un ancêtre par la sélection artificielle. Le progrès des connaissances génétiques ainsi que l'établissement de la théorie synthétique de l’évolution ridiculise encore davantage la démarche de Heck. Ses prétentions étaient vides de toute base scientifique et contraire au savoir, propre à ce domaine.

La période pendant laquelle Heck effectua son métissage à l’aide de quelques races bovines est particulièrement intéressante du point de vue de l'histoire de la biologie. C’est une époque de grandes discussions sur les relations entre la théorie de l'évolution et la génétique[8]. Les chercheurs allemands étaient parmi les meilleurs spécialistes. Leurs travaux étaient bien connus, suivis, discutés par l’ensemble de la communauté scientifique internationale. De plus les généticiens de ce pays s'intéressaient tout particulièrement à la théorie de l'évolution.[9]. Les généticiens et les évolutionnistes portaient un intérêt tout particulier à la domestication, celle-ci était utilisée comme "modèle" de sélection. Les biologistes considéraient que la sélection artificielle était beaucoup plus rapide que la sélection naturelle et indirectement, que la perte d'une partie des caractères génétiques (non sélectionnés) était en général plus rapide que celle qui se produisait dans la nature.

Il est étonnant que dans les publications qui touchent aux domaines telles que la génétique, la théorie de l'évolution, les bases théoriques de la biologie, on ne trouve nulle part, une seule mention qui ait trait aux expériences de Heck, et ce, ni en Allemagne, ni à l'étranger[10]. Aujourd’hui, il est toujours impossible d’en trouver trace dans les travaux qui se rapportent à l'histoire de la biologie[11] de cette période, même dans des monographies très détaillées sur l'histoire de la génétique allemande[12], pas plus que dans l'histoire qui relate les efforts des biologistes pour établir une conception qui permettrait de faire la synthèse entre le savoir évolutionniste et la connaissance génétique[13].

Heck, est-il un génie injustement oublié et méconnu et fallait-il la venue du SIERDAH pour le réhabiliter et remettre à leur juste place ses travaux ? Hélas non, déjà tout le monde savait qu'il ne s'agissait pas d'une "reconstruction". Ceci était d’une telle évidence, que personne n'a jamais considéré devoir traiter cette pseudo-reconstruction même digne de figurer résumée en quelques lignes dans un travail scientifique sérieux. L’accord était unanime, nous étions simplement devant un métissage de quelques races bovines. Pour quelles raisons des biologistes, auraient-ils dû s’intéresser plus à ce métissage qu’à n'importe quel autre ? Cette mystification est tellement ridicule du point de vue de la biologie, qu’aucun scientifique ne prendrait la peine d’en discuter. Cette même situation existe pour cet animal qui est absent de tous les ouvrages de références taxonomiques sur les mammifères.

Si l’on consulte le Zoological Records de cette période et même les volumes d'après-guerre, on constate que cette race bovine ne suscite guère d’intérêt particulier.

Le monde des spécialistes restait très lucide et les informations sur "l’aurochs reconstitué" ou sur la "réversion de l'évolution" sont publiées plutôt par une presse spécialisée en informations sensationnelles. Dans ce type de presse, il est habituel de trouver des articles sur les "abominables hommes de neige" ou "le monstre du Loch Ness". Ces informations sont généralement absentes des revues scientifiquement crédibles[14]. Les rares articles mentionnés par le Zoological Records qui traite de cette race bovine et de l'expérience de Heck, le font en tant que curiosité sans valeur scientifique. Encore aujourd'hui, les travaux qui traitent de l'histoire de la zoologie et des parcs zoologiques et qui mentionnent Heck, ne jugent pas nécessaire de citer "l'histoire des faux-aurochs".[15]

 Cet animal n’est qu’un métissage banal de quelques races bovines Bos taurus, il n'existe pas la moindre raison pour qu’il soit traité différemment qu'une autre race bovine. De plus, contrairement aux races traditionnelles, cette race n’est que très récente. Il n'y a donc jamais eu aucune reconstruction d'espèce ! Lorsque Heck déclare, qu'il s'agit d'une reconstruction d'aurochs, il fait seulement une falsification ordinaire. Cette manipulation était si grossière que personne n'a cru devoir la prendre au sérieux. Ce n’est que la position de Heck, au sein de l'appareil politico-administratif du Reich qui "authentifiera" cette supercherie. Pourtant, même parmi les biologistes dont les travaux et les idées intéressaient les idéologues nazis, les attitudes falsificatrices étaient loin d’être la règle. Paul Weindling[16], spécialiste de l'histoire de la biologie de l’Allemagne nazie, écrit "Hans Spemann, seul embryologiste à avoir reçu un prix Nobel, dont la conception de l'organisation était sous bien des aspects compatible avec les valeurs nationalistes, mit en garde la nouvelle génération de zoologistes, afin qu’ils restent fidèles aux valeurs solides de la vérité scientifique". Il est intéressant de souligner que dans ses moments de lucidité Heck lui-même déclarait, que son expérience ne débouchait que sur un élevage de bovins, qui, dans certaines mesures "correspond à l’image que nous nous faisons de l'aurochs" (et non à un aurochs)[17].

 

 

Le faux-aurochs n'est pas et n’a jamais été à l'image de l'aurochs

 

Le "faux-aurochs" n'est qu'une race récente de bovin Bos taurus et il n'y a pas reconstruction d'une espèce. Ces deux affirmations, pourtant si banales et évidentes mettent dans une situation très délicate les institutions et les personnes qui commercialisent cet animal et même simplement son image, en tant qu'aurochs ou aurochs reconstitué ou aurochs de Heck. Heck était déjà confronté à cette situation embarrassante, lorsqu’il dit que cet animal "correspond à l’image que nous nous faisons de l’aurochs" (et non à un aurochs),  il reconnaît que l’animal qu’il présente n’est pas un aurochs. Ceci est encore une autre évidence.

Comme référence principale pour son travail, Heck s’est servi d’anciennes illustrations et de quelques données paléontologiques très incomplètes et contradictoires. C’est là, l’ensemble de ses sources d’informations. Les derniers spécimens d'aurochs ont disparu plus d'un siècle avant l'établissement des principes de la nomenclature linéenne. Ces principes exigent que la description d'une espèce soit accompagnée d’un diagnostic, c'est-à-dire d’une description détaillée qui permet la détermination. Les descriptions et les illustrations des aurochs viennent d’une époque ou les relations naturalistes étaient la plupart du temps floues et imprécises. Elles se caractérisaient par des croyances en des légendes, ou il était difficile de faire la part des choses entre le réel et l’imaginaire. Il n’était pas rare de croire en l’existence de sirènes, ainsi qu’en celle d’humains (ou semi-humains) vivants dans les océans. Des ouvrages naturalistes, affirmaient non seulement l'existence de l’Homo marinus, mais aussi celui d'un archevêque sous-marin Episcopus marinus. Les illustrations qui accompagnent ces descriptions sont souvent de sources inconnues. Même le célèbre tableau d'Augsburg retrouvé en 1820 par Hamilton Smith chez un antiquaire à Augsburg doit être traité avec la plus grande réserve. Non seulement, nul ne sait ce qu’est devenu l’original, de plus on est dans l’incapacité d’identifier son auteur. On ne connaît pas plus les circonstances de sa création, la date et le lieu de son exécution. Il est impossible de dire avec certitude si ce tableau représente des aurochs, une partie des spécialistes pense plutôt qu'il s'agit d’une race bovine.

L'ouvrage de Gessner est sans aucun doute l’un des meilleurs et des plus crédibles pour cette période. C'est l’une des principales sources anciennes sur l'aurochs. Dans cet ouvrage, on trouve une gravure sur laquelle figure un hippopotame (ou plutôt cheval fluvial Equus fluviatilis) qui dévore...un crocodile.  Les informations qu’on y trouve sur l'aurochs sont de cet acabit : "Ils dépassent de beaucoup les taureaux et les autres bovidés sauvages, se rapprochant plus de la stature de l'éléphant (...). Quand ils sentent leurs blessures et que leur sang coule, ils deviennent fous furieux, et ne pouvant se venger sur le chasseur qui s'abrite  derrière quelque gros arbre, ils se tuent eux-mêmes en se jetant de toute leur force contre cet arbre. Ils ont le front si large, dit-on, que deux hommes tiennent facilement entre leurs cornes."[18] Nous avons cité l'un des ouvrages naturaliste qui est considéré comme l’un des plus sérieux. Les autres descriptions qui figurent dans différents ouvrages, sont tellement fantaisistes que les historiens des sciences identifient parfois les aurochs aux... légendaires licornes.[19]  Nous ne savons pas si actuellement un quelconque organisme fait des tentatives pour reconstruire (ou commercialiser) les...licornes.

Les anciennes illustrations qui auraient pu être plus crédibles ne sont pas non plus d’une grande utilité, puisqu’à ce jour elles n’ont pas été retrouvées. C'est le cas de peintures commandées en Pologne par le grand naturaliste italien de la Renaissance Ulysse Aldrovandi. Ce qui accrédite encore la thèse de la confusion, c’est que la détermination exacte entre bovin, aurochs et bison était pour le moins sujette à caution. A tel point que l'illustration originaire du seizième siècle publiée par A. Brückner dans sa célèbre Encyclopédie de l'Ancienne Pologne (Encyklopedia Staropolska) représente un bison et non un aurochs[20]. Il en va de même pour les illustrations qui proviennent de l'ouvrage de Herberstein. Pendant très longtemps elles furent interprétées très différemment par divers auteurs (aurochs, bison, bovin domestique, croisement entre aurochs et bovin domestique)[21]. La confusion était telle, que pendant tout le XIX° siècle une partie des naturalistes rejetèrent même l'existence de l'aurochs. Ainsi que nous l’avons écrit dans notre article : "Encore aujourd'hui, les spécialistes avouent qu'ils ne savent que peu de choses sur la biologie de cette espèce. Entre les deux guerres, au moment ou Heck effectuait ses travaux, les vues des scientifiques étaient très variées et souvent contradictoires sur des points essentiels comme la variation, l'apparence, la génétique et l'écologie de l'aurochs. Même sa couleur, la position taxinomique des petits spécimens (femelles ? espèces différentes ? premières formes domestiquées?) restaient une énigme".

 

Quelle est la position de Heck dans cette situation. La première chose qu’il fait a été d’écarter les données qui lui ne convenaient pas. Il s'appuie en partie sur des références, qu’il considère comme preuves et qui sont sans aucune valeur, entre autres les dessins d'aurochs de Kändler faits sur la porcelaine de Meissen en 1730, soit un siècle après la disparition des derniers spécimens. Ainsi de manière totalement arbitraire, il créera une image "idéale" qui, en fonction des circonstances, des besoins et des exigences du 3° Reich, correspondait de manière on ne peut plus opportune, à la pure race aryenne. Pour faire admettre cette manipulation, Heck attribuera de manière arbitraire à sa vache les "qualités primitives", indispensables à la justification de sa supercherie. Prisonnier de sa logique, il n’a pu faire autrement que de sélectionner un nombre très restreint de qualités "sauvages", ceci est d’autant plus ridicule qu’en comparaison, il est possible de trouver un nombre plus important de qualités communes entre un loup et un chien berger allemand.

La création totalement arbitraire d'un type "idéal", afin de reconstruire par divers croisements un animal sauvage primitif n'est pas une idée originale de Heck. On retrouve ce même type de recherche quelques dizaines d'années auparavant dans l'ouvrage de J. E. Cornay, "De la reconstruction du cheval sauvage primitif par la réunion, chez un type idéal, de ses caractères spéciaux et spécifiques, qui se trouvent épars, chez ses propres races domestiques, à effet d'obtenir une race française de cavalerie et ses embranchements qui pût, par ses marques originelles et légales, constituer la race sacrée, c'est-à-dire la race naturelle domestiquée et de la restauration par l'omaimogamie de nos races chevalines régionales altérées par la sélection et le croisement"[22] . Cette proposition  qui consistait à "reconstruire le cheval primitif dans un cheval domestique, pour en former ensuite la tête de colonne des autres races qui auraient dû en dériver",  restera en France uniquement une curiosité marginale qui n'intéressera personne. Cet auteur était particulièrement prolixe et éclectique. Nous lui devons des ouvrages tels que la "Cosmogonie légale, la mémoire sur la genèse animale, la loi de l'hermaphrodisme, la loi des sexes et la loi de la fécondité, l’exposition des principes de la physiologie cosmogonique" et "Eléments de morphologie humaine : pour servir à l'étude des races".

Heck établit l’image fantaisiste d’un animal qui, d'après lui (et non d'après les données paléontologiques ou historiques), correspondait à l'aurochs. Il déclarera avoir obtenu en quelques années un animal semblable au modèle qu’il avait établi préalablement et avoir effacé les répercussions de quelques milliers d’années de domestication et de sélection accélérée chez cet animal. Hélas pour Heck, la  réalité fut tout autre, il ne réussit même pas à reproduire le modèle qu’il avait lui-même établi (il ne réussira pas à reproduire, la taille de l'animal, ni les dimensions de ses cornes, ni son dimorphisme sexuel).

Heck n'obtiendra donc pas un animal qui, par son apparence correspond à l’aurochs, pas plus qu’il n'arrivera à obtenir un animal similaire à l'image du modèle d’aurochs qu’il avait fixé arbitrairement. Cette évidence a été, dernièrement encore, soulignée par les recherches : Les données ostéométriques d'un individu mâle mort en 1987 ont été comparées avec les données de l'aurochs danois rassemblées par Degerbol et Fredskild (1970). A l'exception des largeurs proximale et distale de l'humérus, aucune des mesures prises sur les bovins de Heck n'atteint la taille des plus petits aurochs danois. Des écarts nets ont été trouvés dans l'estimation des hauteurs au garrot en fonction de l'élément squelettique utilisé.[23]



[1]Guintard C. et Rewerski J.  1999 Disparition de l'aurochs en Pologne au XVII siècle, et projet de "réintroduction" de l'aurochs-reconstitué en Mazurie dans Colloques d'histoire des connaissances zoologiques. Liège

[2]Voir Guintard Claude dans "Le vrai-faux aurochs" Cultivar les Enjeux n°4 décembre 98(article de Area Yamina).

[3] définition prise dans le Robert

[4]souligner par P.D et J.A

[5]voir chapitre sur la prétendue efficacité du "faux-aurochs"

[6]Guintard C. et Rewerski J.  1999 Disparition de l'aurochs en Pologne au XVII siècle, et projet de "réintroduction" de l'aurochs-reconstitué en Mazurie dans Colloques d'histoire des connaissances zoologiques. Liège

[7] cité d'après Cordier-Goni P. 1953 Essai de reconstitution des espèces animales éteintes. La méthode régressive du retour à l'ancêtre Riviera Scientifique. Bulletin de l'association des naturalistes de Nice et des Alpes-Maritimes.

[8]Ce sujet intéresse toujours très vivement les biologistes à voir par exemple Almaça C Evolutionisme and Mendelism Ed. Museu Nacional De Historia Natural (Museu Bocage) Lisboa 1994

[9]voir Harwood J. Geneticists and the Evolutionary Synthesis in Interwar Germany dans Annals of Science 42 (1985)

[10] voir par exemple Dobzhansky T. Genetics and The origin of species Columbia University Press 1937

[11] Mayr E. The growth of biological thought diversity, evolution, and inheritance, The Bellknap Press of Harvard University Press 1982 ou M.J. Sirks Conway Zirkle The evoution of biology The Ronald Press Company New York 1964. Bäumer A., 1997.  Bibliographie zur Geschichte der Biologie   Ed. P. Lang Frankfurt am Main, Berlin, Bern, New York, Paris, Wien  et Tembrock G. 1959 Zur Geschichte der Zoologie in Berlin  Wissen schaftliche Zeitschrift der Humoldt-Universität N°2

[12]Harwood J. 1997 Styles of Scientific thought. The german genetics community 1900-1933. The University of Chicago Press. Chicago and London

[13] Bowler P., 1989 The Mendelian Revolution  The emergence of Hereditarian Concepts in Modern Science and Society The John Hopkins University Press Baltimore

[14]voir 21/4/1949  London News Evolution in reverse; extinct animals brought back to life at the Munich Zoo. ou Whitehead G.K et Whitlock R 1953,  A beast from the past. The Field  201 .

[15] Strehlow H., Zoos and Aquariums of Berlin dans Hoage R. et Deiss W. 1996 New worlds New Animals From Menagerie to Zoological Park in the Nineteenth Century The Smithsonian Institution

[16]Weindling P. 1990. Les biologistes de l'Allemagne nazie: Idéologues ou Technocrates ? dans Histoire de la Génétique  Pratique, Techniques et Théories sous la Direction de Fischer J-L et Schneider W.- A.R. P. E. M  Editions Sciences en Situation

[17] cité d'après Lukaszewicz K.1953, Tur The Ure-ox Ochrona Przyrody R. XX

[18]traduit en français par Topsell d'après Ley W., 1972 Ces bêtes qui firent nos légende. Editions France-Empire Paris

[19]Ley W. 1938 La légende de l'unicorne Terre et Vie 1938 p.177-185

[20]cité d'après Lukaszewicz K.1953, Tur The Ure-ox Ochrona Przyrody R. XX

[21]pour une analyse plus approfondie de ces images voir Nehring A.Die Herberstain'schen Abbildungen des Ur und des Bison. Berlin (édition du début de notre siècle sans mention de date exacte)

[22]Ed. P. Asselin Librairie de la Faculté de Médecine Paris, 1861

[23]Van Wijngaarden-Bakker, 1997. Aurochs and Heck cattle Anthropozoologica, , souligné par  P.D. et J.A

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Published by hstes1 - dans Aurochs
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