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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 09:39

 (article publié dans le n° 8 de réussir votre Santé – septembre 1994)

 

 

  Par Francis Moury

 

"Il a fallu bien du temps, du moins, pour que la science médicale se dégageât de la magie religieuse, comme l'astronomie de l'astrologie, la chimie de l'alchimie. (...)

C'est après la grande peste d' Athènes, dans les dernières décades du Vème siècle, que le dieu Asclépios, éclipsant le héros-médecin pour monopoliser les pratiques des dieux " secourables " s'était installé au pied de l'Acropole, d'abord à l'Ouest dans la maison de Sophocle, puis au Sud, à l'ombre du mur de Cimon, sous la caution d' Éleusis. Zeus, disait-on, l'avait jadis foudroyé pour avoir su ressuscité les morts. Quelle recommandation professionnelle ! "

Charles PICARD, "La vie dans la Grèce classique", P.U.F. coll. "Que sais-je ?",8èmeédition, Paris

 

La technique médicale grecque n’est pas autonome. La médecine est d’abord un art donné aux hommes par les Dieux. Le diagnostic n’existe pas en tant que tel : le but de la médecine est uniquement thérapeutique. Les gestes pratiques permettant une trépanation, par exemple, était en usage chez les hommes préhistoriques, mais il semble qu’ils étaient pratiqués exclusivement par les prêtres (au sens primitif du terme), les rois et les chefs magiques. On sait qu’Hippocrate faisait partie de la famille des « Asclépiades » ou descendant d’Asclépios, Dieu de la médecine.

 

 

Asclépios lui-même avait été élevé par Chiron

célèbre centaure qui était fils de Cronos et

d'une fille de l'Océan. Chiron appartenait à la

même génération que Zeus et on le crédite

d'avoir élevé non seulement Asclépios mais

encore des personnages aussi fameux

qu'Achille, Jason et même le Dieu Apollon lui‑

même. Tous ont bénéficié de ses cours portant

sur la musique, la guerre, la morale, la chasse

et aussi la médecine. Ne raconte-t-on pas qu'il

aurait remplacé l'os brûle de la cheville de

l'enfant Achille par "un os prélevé sur la cheville

d'un géant" (Grimai, op. cit.) ?

 

 

On trouve donc à l'origine de la médecine une étrange ambivalence : l'art et les remèdes du médecin divin qu'était Asclépios proviennent non seulement de la sagesse et de l'esprit (personnifiés par :Athéna) mais aussi de sources magiques. L'attribut le plus connu d'Asclépios étant le serpent enroulé autour d'un bâton n'est pas autrement surprenant : le serpent est un être chtonien qui vit à la frontière de la surface ensoleillée et du sous-sol obscur de la terre, entre les morts et les vivants.

L'esprit grec, soucieux de séparer harmonieusement les diverses catégories de la réalité, traduit à sa façon le refus d'une confusion entre la vie et la mort par l'exécution d'Asclépios par Zeus. C'est bien la marque que la médecine ne doit pas s'approprier ce qui reste l'apanage du pouvoir sacré des Dieux : le droit d'accorder la vie ou la mort.

 

Outre cette éducation de Chiron, Asclépios avait reçu des mains d'Athéna le sang de Méduse, la plus terrible des Gorgones. Le sang issu des veines gauches du corps de Méduse était un redoutable poison tandis que celui issu des veines du côté droit était à ce point curatif qu'il pouvait rendre la vie aux morts.

Cependant, les autres attributs d'Asclépios, en compagnie desquels on le représente souvent sur les bas-reliefs ou les sculptures, sont les lauriers, les pommes de pin, et divers animaux familiers tels que chien, chèvre. Son visage est celui d'un homme bienveillant et barbu, pensif. A Epidaure, il exerce directement ses offres par l'intermédiaire des songes qu'il envoie à ceux qui le prient.

Il commence à ressembler au simple praticien expert en plantes médicinales, en décoctions (myrte, scille, mélilot, etc.) et aussi au chirurgien expérimenté dans la traumatologie et la pathologie militaire. Il faut d'ailleurs noter que Panacée, la déesse de la guérison universelle par les plantes, est une des filles d'Asclépios, tandis que Machaon et Podalirios, ses fils, sont les médecins des combattants de la guerre de Troie chez Homère.

D'Asclépios à Hippocrate, la route, comme la généalogie divine, est longue. La famille des Asclépiades centralise les connaissances empiriques transmises de père en fils et réunit une somme encyclopédique de connaissances néanmoins très défectueuses. Ce n'est qu'au Vème siècle av. J.-C.qu'Hippocrate crée une véritable pathologie, fondée sur l’observation et la causalité. A. Cos et à Epidaure, les charmes magiques et les formules, l’interprétation des songes sont des méthodes reconnues qui assistent le médecin.

 

On sait purger, poser des prothèses, guérir une plaie, appliquer des clystères et des ventouses, plomber les dents et soigner les yeux à l'aide de collyres. Les pharmacies permettent aux Athéniens d'acheter des racines et des plantes que le «pharmacopole" ou pharmacien se procure lui-même auprès d'un "rhyzotome", coupeur professionnel de racines. Le médecin prépare lui-même ou dirige la préparation des plantes dont il a besoin. Le temple d'Asclépios est concurrencé, si l’on peut dire, par de véritables hôpitaux que des villes comme Athènes mettent à la disposition de la collectivité. Les médecins sont salariés de l'Etat qui prend aussi à sa charge l'achat des médicaments. Il n'existe néanmoins aucun diplôme reconnu pouvant mettre un terme à l'industrie des charlatans et des guérisseurs. Les athéniennes préféraient dans l'ensemble, en cas de malaises ou de symptômes bénins, tels ceux que l'on constate après l'ivresse, recourir à la médecine appelée encore aujourd'hui "remèdes de bonnes femmes". De même l'accouchement est le domaine réservé des sages-femmes spécialisées.

 

Certains sophistes étaient aussi des médecins ambulants, pouvant d'ailleurs se fixer à l'occasion du passage d'un contrat avec une ville, pour la guérison des blessés après une bataille, tel celui passé entre une ville de Chypre et un médecin nommé Onasilos ou lorsqu'un tyran ou un roi les attache à leur patrie. La modernité d'Hippocrate, outre la méthodologie qu'il inaugure, est d'ordre moral puisqu'il invente la déontologie médicale. Mais l'anatomie étant peu développée, les opérations chirurgicales restent sommaires. Seuls les animaux sont disséqués. Il faut attendre l'époque hellénistique pour trouver mention des premières autopsies (celles de criminels condamnés à mort). Dès lors on découvre la circulation du sang (Hérophile de Chacédoine et Erasistrate d'Ioulis (à Céos).

Dans le domaine de la médecine sportive, il est certain que les anciens grecs disposaient d'une mine d'observations et d'une grande expérience. Les médecins savaient réduire les foulures, les fractures et les luxations et prescrire aux athlètes, avant comme pendant les olympiades, les régimes adaptés à une activité sportive.

 

Il faut attendre le premier siècle après J.C. pour voir apparaître une école systématique, celle de la médecine empirique. Mais Lucrèce, vulgarisateur d'Epicure né vers 98 av. J.C., au livre VI, vers 1087 et suivants de son "De Natura Rerum", assure que les germes sont à l'origine des épidémies et des maladies contagieuses. Il estime que le vent les transporte. La peste d'Athènes est un exemple des ravages causé par un de ces germes, une "nouveauté étrangère à nos habitudes et capable de s'attaquer brusquement à notre santé (traduction H. Clouard).

La médecine préventive, au sens ancien de "régime", était très développée. En effet, les philosophes grecs voulaient que homme fût en harmonie avec le monde où il vivait et considérait la maladie comme une dissonance au sens strict.

 

Seul un régime de vie, d'alimentation et sommeil approprié aux types de vie de chacun pouvait assurer à l’homme la santé et le bonheur. Le modèle animal est important aux yeux des anciens, car il permet déjà d'observer l'accord entre une créature et son milieu. De même, le mode végétal. C est pourquoi l'antiquité amoncelle les observations empruntées a ces deux règnes.

Pline l'Ancien accumule ainsi 18 volumes, sur les 160 que compte son œuvre, consacrés à l'histoire naturelle.

Aristote, à l'époque d'Hippocrate, rassemble également une masse de faits empruntés a ses prédécesseurs et a son expérience personnelle.

 

Si Lucrèce est atomiste et fait dépendre le corps de l'âme et réciproquement, en matérialiste psychologue, il définit la mort et la douleur par une liaison d'atomes. La médecine doit se transformer en physique pour opérer véritablement. Les médecins empiriques issus de l'Ecole de Cos. Héraclide de Tarente,

Philinos, Hérodote de Tarse, puis enfin Sextus Empiricus au IIIème siècle ap. J.C., sont tout aussi critiques que lui vis-à-vis de la magie et des Dieux, mais bien plus exigeants en matière méthodologique.

Le cas médical se subdivise en étapes nécessaires l'autopsie du mort ou l'observation du vivant,  l’histoire ou la documentation relative aux cas semblables ou aux antécédents du malade, l'inférence ou étiologie. La "séméiotique ou étude des signes distingue le diagnostic, la thérapeutique et le pronostic.

Chacune de ces étapes de l'acte médical doit tenir compte de l'étude complète du cas envisagé, y compris l'histoire psychologique du patient, l'histoire des cas semblables et leur comparaison. Le jugement rationnel, l'esprit critique, le sens de l'observation sont autant de qualités requises du médecin généraliste.

Sextus Empiricus, qui fut au Illeme siècle ap. J.C. le théoricien de cette école médicale, est en philosophie un disciple de Pyrrhon, chef de l'école sceptique. Il donna d'ailleurs un résumé célèbre des arguments sceptiques de son maître connu sous le nom d'"Hypotyposes pyrrhoniennes" dans lequel sont réfutées l'idée de causalité et d'évidence. La seule connaissance accessible réellement à l'homme n'est pas du ressort de la démonstration logique ou métaphysique, non plus de l'évidence, mais de l'observation des concomitances et des consécutions spatiales et temporelles. Par cette limitation philosophique du rôle du raisonnement, il poussa la médecine sur la voie du positivisme au sens scientiste de ce terme à la fin du XIXème siècle. Ce n'est pas logiquement que

l'on peut assurer que tel remède sera adapté à telle maladie, mais uniquement parce que l'on a souvent constaté qu'il fonctionnait bien dans ce cas précis.

Cet esprit transparaît naturellement dans les grands textes littéraires grecs et romains qui décrivent des maladies, des épidémies, humaines ou animales.

Virgile, dans les "Géorgiques" Il, 470 et suivants, traité poétique consacré aux travaux des champs et composé entre 37 et 30 av. J.C., décrit ainsi la succession des symptômes d'une fièvre qui attaque les troupeaux durant l'été : elle dessèche et amaigrit le corps des bêtes et est suivie d'un afflux de pus dans tout leur organisme. On tente d'améliorer leur état en leur mettant une corne dans la gueule pour leur faire avaler du vin. Virgile fait un peu plus loin allusion, au cœur d'un texte descriptif et technique, à Tisiphone, l'une des Furies qui répandait la peste et les maladies, selon la mythologie grecque la plus archaïque. Un siècle plus tard, les questions d'histoire naturelle de Sénèque affirment que le progrès de la science est nécessaire à la philosophie et que la connaissance du mystère du monde est la fin suprême de l'homme.

Ainsi Autus Cornélius Celsius rédige-t-il une Encyclopédie en vingt livres dont on n’a conservé que les 8 derniers précisément consacré à la médecine ("De acte medica" ). Signe incontestable que la médecine est non seulement devenue un art autonome, mais encore une science qui appartient désormais au corpus encyclopédique de l'humanité. Le style de Celse, qui suit la Méthode d’Hippocrate est limpide et clair et on qualifie son auteur de « Ciceron de la médecine » nul doute que la médecine est devenue non seulement une science reconnue mais aussi un genre littéraire dont les exposés sont jugés aussi en fonction de qualités proprement littéraires.

Signe de son autonomie : elle devient objet d'ironie reflétée par la formule latine : Medice, curate ipsum (Médecin, guéris-toi toi-même). La maladie est d'ailleurs appréhendée par la psychologie et la poésie. Catulle, Properce, Tibulle décrivent avec modernité les changements perceptifs et affectifs engendrés par la maladie et humanisent en somme les rapports du normal et du pathologique, les faisant échapper au monde archaïque pour les intégrer à la culture humaine.

 

Bibliographie sélective :

 

LUCRECE, "De la nature", traduction d'Henri

Couard; éd. Garnier Frères., Paris 1954;

R. MORISSET et G. THEVENOT, "Les lettres

latines", tomes I, II et III, éd. Magnard, Paris

1962;

 

P. DEVAMBEZ et Coll., "Dictionnaire de la civilisation grecque", éd. Fernand HAZAN, Paris 1966.

 

 

Charles PICARD, "La Vie dans la Grèce classique", P.U.F. col "Que sais-je ?" 8ème éd., Paris 1973;

 

Pierre GRIMAL Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine", P.U.F., 5 édition –Paris 1976.

 

 

 

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