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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 10:41

   

« allocution du 10 octobre 2007 suite à l’intervention de Mr. Piotr M.A CYWINSKI Directeur du Musée d’Auschwitz-Birkenau  sur le thème de (Musée d’Auschwitz-Birkenau Lieu de Mémoire l’histoire et l’avenir)

 

 

LA SOLUTION FINALE

« en finir avec la question juive »

 

 

 « C’est le temps des vacances et malgré la guerre, maman travaillant, je dois aller à la campagne pour trouver une nourrice pour mon frère et ma sœur. Je profite donc du 14 juillet. Hélas ! Quand je reviens les Allemands sont venus très tôt. Je devrais dire les  Français : la police et 1 civil. Et ils les ont emmenés en pyjama. Je cours partout, d’abord à la mairie. Puis au Vel d’Hiv. Je rôde autour, mais la police est là, on ne peut pas approcher, je n’ai pas de papiers en règle. Je ne porte pas l’Etoile. Je me renseigne partout où je peux. J’apprends qu’on doit les emmener vers Pithiviers dans le Loiret.

Je décide d’y aller leur porter nourriture et vêtements. Sans argent à cette période ce n’était pas facile. J’arrive dans cette petite ville. Les volets étaient clos ; dans un café  j’entends dire que c’est à cause des femmes du camp, qui le matin hurlaient de désespoir parce qu’on leur arrachait leurs enfants. Que les petits étaient restés au camp.

Avec bien des précautions, j’y arrive, il y a une ligne de chemin de fer. Je me cache dans les herbes. Une dame se dirige vers le camp, je lui demande en pleurant d’essayer si elle ne peut pas se renseigner pour moi. Je donne leurs noms : Marguerite 11 ans, Claude 7 ans. Elle me dit qu’ils ont des numéros...De loin j’aperçois ma sœur seule.

Elle me fait comprendre que mon frère est parti se faire raser, sur l’instant je ne comprends pas.. Je demande et maman ? Elle est partie ce matin. Loin. Qu’avez-vous besoin ? « à manger »...La semaine d’après, je suis revenue avec un colis, bien modeste. Le camp était vide. Où étaient-ils ? A qui demander ? Les gens du pays ne répondaient à aucune question.. Et j’ai attendu...attendu...A la fin de la guerre, j’étais devant l’Hôtel Lutétia. Les déportés arrivaient. Mais les miens ne sont jamais revenus. »

 

ce témoignage, un parmi tant d’autres, est celui de la sœur de Marguerite et Claude Jankélévitch. Marguerite avait 12 ans et son frère Claude avait 8 ans. Il ont été arrêtés lors de la rafle du Vel d’Hiv avec leur mère déportée avant eux, convoi n° 21 le 19 août 1942 destination AUSCHWITZ aucun d’eux n’a survécu.

 

Le premier mouvement antisémite d’envergure qui a précédé la Shoah, a eu lieu en Allemagne et à commencé le 1er avril 1933[1]par le boycott des commerces juifs. Des lois et mesures anti-juives officielles ont été promulguées en 1935,  dont la célèbre loi de Nuremberg du 15 septembre 1935, destinée à protéger « le sang et l’honneur allemand ». Cette mesure pour les nazis était nécessaire  par le fait que le juif est impur, et que, de plus, tout ce qui lui appartient est souillé et devient source de contamination. Il était donc primordial que la race des seigneurs se protège efficacement de  toute souillure.

 

L’enchaînement devenait alors inéluctable. Goëring déclare qu’il fallait en finir avec la question juive (octobre 38), les Juifs doivent disparaître de l’économie allemande (novembre 38)[2]. Les exactions contre la population juive allemande prennent de l’ampleur : les biens juifs sont pillés, les magasins, habitations, synagogues dévastés et incendiés. Les pogromes s’institutionnalisent dans une indifférence générale et, entre  le 10 et 13 novembre de cette même année, les premières déportations commencent avec l’envoi de  10 454 juifs allemands  vers le camp de Buchenwald.

 

Le grand dessein des nazis, qui consistait à exploiter et à éliminer les sous-hommes que sont les Juifs, les Tziganes, les Polonais, les Russes, les Tchèques et autres dégénérés pouvait enfin commencer.  L’édification du 3ème Reich millénaire éternel et la souveraineté de la race supérieure germanique passaient par ces conditions.

 

Objectif : l’élimination de 30 millions de personnes.

 

C’est dans cette continuité que se sont inscrites les mesures prises dans les pays occupés. En France, c’est avec l’armistice et l’invasion allemande que les premières dispositions officielles font leur apparition. Une certaine  littérature et la presse antisémite avaient préparé l’opinion publique à la politique discriminatoire et d’extermination qui va être menée contre les juifs[3]. Les citations où  juifs, métèques et étrangers sont accusés de tous les maux, de toutes les tares, abondent. Les quolibets, les injures et les propos menaçants sont regardés avec bienveillance  par les pouvoirs publics de cette époque ou pour le moins dans une totale indifférence.

 

Dès la mise en place du nouveau régime de Vichy, des journaux tels que l’Action Française, le Matin, l’Œuvre, le Cri du Peuple, la Gerbe, Je suis partout... deviennent des inconditionnels du pouvoir en place.

 

Maurras adhère à ces idées : il entretient avec Pétain des échanges et la radio le cite quotidiennement. Adversaire farouche de la devise « Liberté - Egalité - Fraternité », il se félicite de la voir remplacer par le célèbre slogan « Travail - Famille - Patrie ». La loi du 17 juillet 40 répond pleinement à ses attentes : elle écarte les métèques de la fonction publique et des postes de dirigeants. Celle du 21 juillet 40 va également dans le bon sens, puisqu’elle remet en cause les naturalisations. Maurras écrit : « Les Français recommencent à être chez eux en France ».  Parallèlement, une Cour Suprême de Justice est instaurée afin de juger les ministres responsables de la défaite.

 

Pour Maurras, le Statut des juifs, l’instauration d’un Commissariat aux questions juives est « un monument consacré à la défaite de l’Ennemi intérieur ». Il vitupère, dénonce les ennemis de la Révolution nationale, ceux qui sont partis pour Londres ont abandonné la terre de la patrie... Il considère que la résistance est un mal absurde qu’il faut combattre. Les arrestations, les camps de concentration font les trois quarts de la besogne. Il est indispensable d’en finir avec les métèques et les juifs qui tirent les ficelles. En conséquence, on doit désarmer les juifs et leur retirer leur argent. L’Ennemi, finalement, n’est qu’un. Gaullistes, juifs, communistes, francs-maçons, métèques autant d’Etats confédérés qui ont juré la perte de l’unité française.

 

 Paul Ferdonnet, dans La guerre juive op.cit avant propos pp 9-10 – cité par Pierre André Taguieff, Prêcheurs de haine p.497 juge ainsi la situation :

Ces parasites, ces étrangers, ces ennemis intérieurs, ces maîtres tyranniques et ces spéculateurs impudents, qui ont misé, en septembre 1938, sur la guerre, sur leur guerre de vengeance et de profit, sur la guerre d’enfer de leur rêve messianique, ces bellicistes furieux. Il faut avoir l’audace de se dresser sur leur passage pour les démasquer ; et, lorsqu’on les a enfin reconnus, il faut avoir le courage de les désigner par leur nom : ce sont les juifs,

 

Lorsque le processus de la déportation commence, Maurras applaudit : juifs bêtes traquées, il suffit d’ouvrir les yeux pour se rendre compte qu’ils ont de tout, payent rubis sur l’ongle avec un bel argent somme toute assez rare chez les Français.

 

 

Drieu la Rochelle, quant à lui, pense que la France doit s’orienter vers un nationalisme européen. L’Allemagne se doit de délivrer la France des juifs, car une victoire des Anglais et des Français amènera le triomphe définitif de la pourriture. Les juifs maîtres de l’Europe.

 

Le gouvernement de Vichy coopère pleinement avec les autorités allemandes. Vallat, jugé trop laxiste est remplacé par Darquier de Pellepoix antisémite notoire, qui se fait un devoir d’imposer les directives de l’occupant. Il prend des initiatives et donne aux mesures prises contre les juifs, une spécificité bien française. Ce triste personnage restera en poste jusqu’au mois de février 44.

 

 

Ce court préambule nous permet de mieux comprendre le climat qui régnait durant cette période et de voir pourquoi les mesures anti-juives n’ont guère suscité lors de leur promulgation de mouvements réellement réprobateurs.

 

Auschwitz... au delà de la compréhension. 

 

Il est des questions auxquelles nous sommes confrontées et qui ne peuvent trouver réponse. Pourquoi Auschwitz ? question dérangeante et la seule évocation nous laisse désemparé.

Devons-nous trouver une explication aux atrocités nazies ?

 

Poliakoff dans « Bréviaire de la haine » dans le chapitre consacré à la psychologie des exécuteurs relate que :

Les rapports des commandos,... étaient rédigés dans les termes laconiques et précis du langage militaire. On peut relever l’aspect bureaucratique et mécanisé des fonctionnaires hitlériens, s’acquittant consciencieusement de leur tâche... et cherchant à améliorer leur rendement dans la mesure de leurs moyens.....

Nous sommes en présence de besogneux, d’hommes et de femmes, parfaits fonctionnaires, soucieux de la bonne exécution et de la nécessité de leur tâche, harassés par la surcharge de travail qu’ils ont à supporter, bons pères de famille, puisque nous trouvons un peu plus loin, une lettre de l’un de ces fonctionnaire discipliné et consciencieux, qui se plaint à l’un de ses supérieurs d’être éloigné de sa famille et de ses enfants. Il est convaincu de l’utilité de son travail. Il ne pose pas de question à Auschwitz, on ne pose pas et on ne se pose pas de question. La survie est aussi à ce prix.

 

Imré Kertesz dans Etre sans destin (éditions Acte Sud) s’exprime quant à lui ainsi, pour tenter de décrire l’horreur qu’il a vécu au quotidien :

Je peux affirmer qu’il y a des notions que nous ne pouvons comprendre totalement que dans un camp de concentration. ... Je puis affirmer qu’après tant d’efforts.... de tentatives, de fatigues inutiles avec le temps, j’avais trouvé la paix, la quiétude, le soulagement. Certaines choses, par exemple, auxquelles j’accordais auparavant une signification immense, autant dire inconcevable, avaient perdues à mes yeux  toute leur importance. Ainsi par exemple durant l’appel, quand j’étais fatigué, je prenais place, sans vérifier s’il y avait de la boue ou une flaque, je m’asseyais et restais comme ça jusqu’à ce que les voisins me lèvent de force. Le froid, l’humidité, le vent ou la pluie ne me gênait plus : ils n’arrivaient pas jusqu’à moi, je ne les ressentais pas. Même ma faim avait passé... Le travail ? je ne tâchais plus de faire semblant . Si cela ne leur plaisait pas, eh bien, tout au plus ils me battaient, ils ne pouvaient pas vraiment me faire mal.....

Le paradoxe est tel que victimes et bourreaux se rejoignent dans leur déshumanisation. L’un effectue sa besogne parce qu’on l’a conditionné à le faire, l’autre la subit parce qu’il en a été décidé ainsi et finit par docilement accepter son sort et lui non plus ne se pose plus de question.

Ces propos trouvent résonance chez Primo Lévi :

De même que ce que nous appelons faim ne correspond en rien à la sensation de faim qu’on peut avoir quand on a sauté un repas, de même notre façon d’avoir froid mériterait un nom particulier. Nous disons faim, nous disons fatigue, peur et douleur, nous disons hiver et en disant cela nous disons autre chose, des choses que ne peuvent exprimer des mots libres, créés par et pour des hommes libres qui vivent dans leur maison.

Et lorsqu’il dit :  que le journal de Höss, commandant d’Auschwitz est instructif et terrifiant : et que  pourtant son auteur n’est ni un sadique, ni un sanguinaire, ni un fanatique plein de haine, mais un homme vide, un idiot tranquille et empressé qui s’efforce d’accomplir avec le plus de soin possible les initiatives bestiales qu’on lui a confiées et qui semble trouver dans cette obéissance un total assouvissement de ses doutes et de ses inquiétudes cela ne peut être interprété que comme le constat de la folie d’un petit nombre avec le consentement stupide du plus grand nombre.

 

Peut-on encore parler aujourd’hui d’Auschwitz – parler, c’est relater, mais c’est également tenter de comprendre de trouver des explications. Faire l’effort de compréhension, comme l’écrit l’un de mes amis ; ne présente pas grande utilité,  puisque d’emblée, cette démarche est vouée à l’échec, à moins bien entendu d’entrer dans la logique du bourreau. Nous devons accepter, nous résigner de ne pouvoir comprendre l’incompréhensible et de ne pouvoir l’exprimer, puisque nos mots deviennent superflus, inutiles, vides de sens.

Kertesz a probablement raison lorsqu’il dit « qu’il y a des notions que nous ne pouvons comprendre totalement que dans un camp de concentration ». Seul le refuge dans le silence dans lequel se sont résignés bon nombre de rescapés, a pu leur faire croire un moment qu’il était possible de se débarrasser de ce lourd fardeau véhiculé par leur passé. Il y aurait donc des vécus intransmissibles parce qu’ils se placent hors de l’entendement humain. Ils sont hors normes, inaccessibles donc incompréhensibles.

 

 

Et pourtant ultime paradoxe, il est nécessaire  que les survivants se soient exprimés, que ceux encore vivants continuent à le faire, qu’ils sortent de leur silence, bousculent les mots,  pour que nous sachions... et que vainement nous tentions de comprendre.

 

J.Aikhenbaum oct. 07

 

 


[1] Des moyens de pression pour infléchir la politique allemande, avaient été mis en place en France, sans grand succès. La Préfecture de Police dans une note du Directeur des Renseignements généraux fait état qu’un Comité de défense des Juifs persécutés en Allemagne, vient de faire apposer, sur les murs de la Capitale une affiche intitulée « Français, 700.000 hommes, femmes et enfants sont mis au ban de la nation allemande ». Il y est écrit notamment, que dans les mesures prises à l’égard des Juifs en Allemagne, par le gouvernement hitlérien, - arrestations massives, déportations dans des camps de représailles, expéditions punitives etc. (note du 3 avril 1933 ref. 241 - 155 - 1)

Le 20 février 1934, lors d’une Réunion organisée par la Commission d’Enquête Internationale sur les atrocités hitlériennes, M° Campinchi, rapporte  qu’il est stupéfait de constater l’indifférence montrée à l’égard des atrocités hitlériennes par la presse française "qui semble obéir à un mot d’ordre". Au cours de cette réunion un député communiste allemand Bemler Hans, viendra témoigner et dira : que sa femme est emprisonnée en Allemagne, que son fils âgé de 13 ans a été arrêté et enfermé dans une maison de correction, tous deux à titre d’otages parce qu’il a réussi à s’échapper, à la suite de son arrestation.

[2] Les scientifiques nazis, qui avaient souvent eu pour professeurs des juifs, n’en défendaient pas moins des théories par lesquelles les juifs avaient corrompu la science allemande. Ainsi Philipp Lenard, prix Nobel de physique en 1905, était l’un des promoteurs de la physique aryenne. L’une des  difficultés  de son discours consistait à expliquer comment les « Juifs malgré leur infériorité » étaient arrivés à faire des découvertes intéressantes. Stark également Nobel de physique (1919) et nazi convaincu, réussi la prouesse à faire admettre la conception raciste de la science.

[3] - on peut trouver en consultant les écrits antisémites du début du siècle des textes tels que celui publié dans Pilori, sous le titre « Videz le Juif » : Décousez le Juif, a dit Edouard Drumont dans son beau livre, et, après lui, tous ceux qu’inquiète la misère croissante diront : Décousez le Juif. Et quand de ses flancs éventrés s’échapperont les liards, les écus, et les millions qu’il nous a pris, puisons à même la cascade pour les crève-faim Aryens, pour nos classes pauvres, pour ce dessous social qui nous mangera un jour si nous ne le satisfaisons.

Ce n’est là ni pillage, ni spoliation ; c’est une légitime revanche, une juste récupération.

 

Comment la presse antisémite relatait les rafles

 

 

Article paru dans Je suis partout n° 557 du 04.04.42

 

Pithiviers les Juifs choses vues par Henri Poulin

Quand à l’aube de ce printemps on s’en va vers Pithiviers – menue locomotive,  petit trajet, long voyage – on se prend à penser d’abord qu’enclins à la fantaisie et aux préférences territoriales, les dieux semblent avoir une tendresse particulière pour le Département du Loiret. Parce que, n’est-ce pas ? en matière de bonneteau électoral, les électeurs du cru ne craignent personne ! Il s’était choisi un sénateur du nom de Roy, successeur désigné d’Albert Lebrun au cas où l’incapacité dudit n’eût pas complètement discrédité le métier de Président de la République, un Roy falot mais tout de même dignitaire de la Maçonnerie ; ils avaient distingué aussi Jean Zay, ministre, porte drapeau de la démocratie à sa manière et déserteur. Mais les dieux passent l’éponge. Point besoin non plus d’être expert en musardise pour se demander sur le quai de la gare, si à défaut de la langue des Juifs ne connaissaient pas le folklore fran­çais, car, sitôt débarqué à Paris le plus crasseux des youpins d'Europe Centrale pratiquait à l'égard de l’indigène une politi­que copiée du gentil refrain : Alouette, je te plumerai », occ­upation  qui ne finit point par des apothéoses, écrivait déjà Hugo en veine de pudeur, mais qui mène à la boucherie, pâtés et pâtée.

Or, à défaut de pâtés d'alouet­tes, à croire qu'ils se sont envo­lés, le destin offre à Pithiviers, en remplacement de ses fanto­ches politiciens, un camp de Juifs triés sur le volet parmi les plus indésirables. Autant dire le moyen d'étudier commodément la question, la science à portée de la main, l'instruction à domicile. Comment n'être pas cu­rieux de recueillir l'avis autorisé des Pithivériens ? D'autant que tout ça n'empêche pas les sentiments, car ici où Israël dans ses œuvres a été dénoncé aux jours triomphants du Front Popu, un voyage chez les Juifs au dressage ne s'entreprend point dans l'indifférence. L'allégresse sied, une allégresse toute raisonnable, et pas trop d'illusions.

 

La ballade des gendarmes

Je suis tenté de croire que le monde marchait mieux au siècle de Villon, les pendus ayant quel­que raison de gémissement, alors qu'aujourd'hui ce sont les gen­darmes qui geignent et soupirent. En gare d'Etampes, j'avais eu la bonne fortune d'apercevoir deux de ces représentants de la marée chaussée occupés à encadrer un délinquant dont la démarche de pied-plat était à cent mètres une révélation éclatante. Ainsi, deux heures durant, en bordure du Gâ­tinais et jusqu'aux premiers la­bours de Beauce, sur une ban­quette de bois d'un train des plus omnibus ; j'ai pu contempler un Juif qui « rejoignait ». Rien du tableau vengeur à la manière de la Justice poursuivant le Crime, et Bernard Lacache lui-même n'aurait pas trouvé là prétexte à faire photo de propagande anti­raciste.

Bien à l'aise dans un solide manteau de cuir, chaussures de ski aux pieds portant une valise et deux couvertures de laine « la victime » avait d’abord sagement pris place dans le  compartiment et joint les mains. A travers ses épais carreaux de myope, il détaillait l’un après l'autre ses compagnons de route, surtout les femmes,  d'un œil vert déteint presque recouvert par une graisse malsaine. Son sourire de traviole provocant, gardait l'espoir de revanches savantes dans la cruauté.

Cinq minutes plus tard. Le trio menait le jeu et régnait sur ces cochons de payants de troisième classe. Le sort, pensez donc, se montrait par trop injuste : ils étaient partis de Troyes de grand matin ; ils avaient supporté quatre heures d'attente à Paris ; Ils ne connaîtraient le repos pithivérien qu'au soleil couchant. Et un samedi ! dans un pays qui na­guère pratiquait  le blocage ra­tionnel des loisirs I

Un des pandores décrivait la servitude de son état, les étapes de vingt kilomètres par jour, le pinard rare au point qu'écœuré par la fadeur de l'eau, il agré­mentait l'onde pure d'un filet de vinaigre, vingt griefs de cet aca­bit dominés par l'écœurement de son âme « de devoir incarcé­rer des gens qui n'avaient rien fait ».

Un gendarme bucolique, en somme ! Dommage qu'ils aient eu moins de scrupules, au temps de Mandel : Alain Laubreaux, Charles Lesca, Thierry de Ludre abattu comme un chien sur les routes de l'exode, étaient enchaî­nés tels ..des condamnés à mort de droit commun. Du coup, le Juif retrouvait sa superbe, mul­tipliait les gestes des bras, posait sa dextre sur les genoux de ses gardes, et, dans un pathos tout parfumé de relents de ghetto, énumérait le cours des denrées rares et le tarif des wagons-res­taurants.

Ces premières plaintes rugies, il y eut une pause. L'un des gen­darmes succomba au sommeil, l'autre sortit de sa gibecière, non pas un code pénal ou des menot­tes, non pas le carnet à souches des contraventions ou le manuel mais deux œufs durs, un demi-camembert, du lard et une bouteille de rouge. Dès qu’il eut la bouche pleine le brigadier reprit l’exposé de sa pensée et le Juif tira des profondeurs de son cuir son litron individuel.

— Ni Laval ni personne du gouvernement n'a compris le problème proclamait l'idiot de Troyes en dodelinant du képi.

Heureusement que l'offensive anglaise à Saint-Nazaire prouve que ça mûrit, que ça est proche Remarquez. Saint-Nazaire, c’est pas leur plan : le vrai plan anglais, c'est via Ostende répétait-il finement, en stratège hu­maniste qui manie les sous-en­tendus.

Et pare ce qu'aujourd'hui les usagers du chemin de fer ont acquis quelque patience le monologue continua jusqu'à cette for­mule éblouissante du gendarme

— Une victoire de l'Allema­gne ça serait la ratification de ce qui se passe déjà, la suppres­sion définitive de toute espèce de liberté.

L'occasion était trop belle de lui couper le sifflet, mais un gendarme se venge en fermant les issues. Ainsi, portières closes, l’atmosphère devint lourde, pourtant personne ne posa au youpin réjoui la question de la reine d'Aragon au rabbin Zekhiel sur les raisons de la puanteur naturelle aux. Juifs.

Au terme du voyage, le gendarme  aida son client à descendre et. dans une bourrade amicale, jeta à la cantonade :

— Te voilà rendu, mon gars. C'est un mauvais moment à pas­ser. J'espère bien que ça ne durera pas et que tu reviendras nous voir à Troyes.

 

Il faut des volés satisfaits, des  cocus contents et, d'ailleurs, les Juifs comptent beaucoup sur la jobardise de l'indigène leur meilleure chance. Accuser le gendarme ? Vous ne trouvez pas qu'on abuse un peu du rôle de lampiste ? Laissons les généraux de Riom découvrir soudain que le coupable du désastre, c'est le sous-officier. Le pandore de Troyes tiendrait d'autres propos s'il sentait la poigne de ses chefs, car rien n'est plus résolument docile qu'un gendarme. Le sabotage commence aux échelons supérieur et descend vers le bas...précisément ce que devait faire la révolution nationale.

 

Les Juifs

en plein boulot

 

Pas besoin de visiter le camp pour être fixé rapidement sur l'activité des Juifs internés. Ils sont à Pithiviers, un peu plus de mille, répartis dans des baraques de bois dont nous reparlerons, gardés par des gendarmes qu'aident des sous-officiers de police mués en police auxiliaire. L’administration matérielle du camp relève d'un gestionnaire, le commandement d'un capi­taine de gendarmerie. Celui-ci a sans doute mieux à faire, le di­manche des Rameaux, que de croupir à Pithiviers, mais, après de laborieuses recherches, le planton de service dénicha son remplaçant, modeste adjudant dont la doctrine se résumait dans la formule reposante : pas  d’initiative, pas d’histoire.

A l’heure de la grand’messe, les premières corvées sortent du camp et, poussant. une voiture à bras, des groupes de six juifs s’acheminent chez le boulanger ou le boucher. A ne vous rien ca­cher, ils ont bonne mine, comme disaient les civils sous le règne de Gamelin ces youpins arbo­rent le pantalon de golf et les escarpins acajou, ou bien la te­nue de skieur ; d'autres assurent le ravitaillement quotidien, en pardessus agrémenté d'un foulard de soie blanche. Le cheveu long mais dégoulinant de brillan­tine. Bref, l'allure de personna­ges habitués a brasser de fruc­tueuses affaires dans la bonne lignée du commerce juif. Peut- être, pour les missions à l'exté­rieur, le capitaine de gendarmerie­ choisit-il que ses pensionnaires les plus élégants, car tout Pithiviers s'accorde a proclamer la crasse sordide ou plaît à vivre Israël dès qu'il se rapproche du ghetto ancestral ? Et l'ordonnateur du cortège s'y entend en dignité, car les Juifs circulent à pas lents sur l'avenue de la République qui mène au cœur de la petite cité. Gueules effroyables de Levantins, rebut d'Europe, rebut d’Asie, ils baragouinent dans leur jargon et font plus de bruit qu'une compagnie de troupiers en marche. Ceux qui, ont quelque lueur du français traversent la ville en conversant avec leurs gardiens, en toute cordialité et leur distribuent des ci­garettes.

Un indigène qui regardait le défilé me glissait à l'oreille le plus sérieusement du monde :

— Ce sont des Juifs. Si c'est pas malheureux, monsieur, de voir ça ! les humains sont retombés aux horreurs des guerres de religion. Remarquez que les Juifs sont peut-être néfastes, mais les voir ainsi avec des gendarmes, ça en fait des victimes dignes de pitié.

 

Brave cornichon pithivérien  

 

Il était prêt à faire le porteur de pain, peut-être à payer aux fils d'Israël une femme de ménage ! Il avait si peu souci du grand nombre de nécessiteux que, dans la répartition de l’humaine pitié, il atteignait l’habileté d’un intendant. Je n’avais point fini d’évoquer devant lui d’autres prisonniers de notre sang ceux-là, prisonniers en Allemagne, prisonniers retenus au Gabon par  l'Anglais, que, sa mission terminée, la corvée de pain redescendait vers la gare. Tout naturel­lement, la voiture à bras s'arrêta au coin de la rue Prudhomme, devant une pâtisserie. Comme un seul homme, les Juifs prirent leur tour dans la file d'attente des amateurs de pain d'épice. Peut-être touchent-ils des tickets la de pain supplémentaires ? On se  demande même pourquoi les youpins de Pithiviers n'ont pas  encore une carte de priorité valable dans les limites du département ? Leurs geôliers prenaient patience sur le trottoir. Dans quelques semaines, quand la saison sera plus clémente, Juifs et gendarmes pourront trinquer de compagnie à la terrasse des bistrots. A notre bonne santé.

Le train de Paris amène chaque matin un demi wagon de colis à destination du camp. Un Juif préside à la réception des  envois, tout à fait chez lui dans les locaux du chef de gare ; il ouvre les portes, serre les mains des employés, jette un regard complaisant sur leurs écritures et sort dignement sur le quai en serrant son nœud de cravate pa­pillon. De bien beaux colis, ma foi. De belle  taille ! Les fem­mes de nos prisonniers voudraient pouvoir en confectionner de pareils ! Un cheminot m'a donne la recette :

- leurs femmes sont à Paris pour la plupart et leurs stocks de sardines, de thon et de foie gras ne s’épuiseront pas demain. Et puis, Paris n’est pas loin ; alors les Juifs reçoivent des rôtis, des gigots tout cuits,  des poulets. Eux, ils savent se dém.... !

Ainsi s’explique les  propos  d’une blonde aryenne ; fort jolie qui proclamait à l’hôtel des touristes : 

-          Je ne crois pas qu’ils soient trop malheureux. Celui que je viens de voir n'est là que depuis sept mois et il a grossi de quinze kilogs.

Si vous connaissez un aryen qui, dans le même temps, ait battu ce record, je m’engage à lui offrir, à titre de prime, les œuvres de José Germain reliées plein veau bien entendu.

 

 

 

La « barbarie »   raciste  

 

 

 

.La conscience  universelle ne s’est    jamais émue des massacres saisonniers depuis ceux du boucher Staline jusqu'a la saignée des curés espagnols. Par contre, dès  qu'en Europe il fut marché sur le pied d'un Juif, la radio, la presse, le gou­vernement  au service d'Israël  déclenchaient un hourvari d'écorchés. M. Roosevelt ce délicat protecteur  des nègres à l’enseigne du Ku-Klux-Klan, dénonce­rait, s'il n'avait pas d'autres soucis pressants, la «  barbarie » raciste du camp de Pithiviers. Or, dans ce camp en tout cas, juifs se lèvent et se couchent selon l'horaire établi par leur seul bon plaisir, ils ne sont astreints a aucun travail et leur cantine est un des établissements commerciaux les mieux achalan­dés et les plus prospères de la région parisienne. Il ne leur manque ni un médecin ni un rabbin. Parfois, certains des in­ternés consentent à travailler hors du camp, expérience qui ne dure généralement pas, me répétait un paysan, pour les Juifs la terre est trop basse. Par contre, m'affirme-t-on, la mairie de Pithiviers emploie à ti­tre d'auxiliaire, gratuits six ou huit youpins capables de comprendre le français : côté salaire, rassurez-vous, ceux-là se

débrouillent toujours, soit au rayon car­tes d'identité, soit plus modestement en feuilles de ticket.

Les plus frileux préfèreraient leurs barbelés, car les baraque­ments ont été chauffés tout l'hi­ver et on y commence actuellement la toilette printanière des plafonds et des murs. Peintres et plâtriers de ce vieux pays gallo-romain s’affairent et tur­binent pendant que les Juifs dis­cutent allongés ou jouent au bal­lon. Avec la sérénité imbécile de l'homme qui reçoit les gifles, un entrepreneur me disait :

-          Oui, monsieur, on repeint, et  Juifs ne sont pas contents. Pourquoi ? Ils ont fini par donner leurs raisons. Ils interpel­laient mes ouvriers en ces termes : « Tas de pauvres c....  ,vous croyez peut-être que nous serons encore, là l’hiver prochain ? Roo­sevelt et Staline auront rétabli l’ordre bien avant : les comptes seront réglés. »

Et l’indigène encaisse sans sourciller. Rien ne l’étonne, rien ne le choque pourvu que l’injure vienne du Juif, pourvu que la faveur profite au Juif. A croire vraiment que le Français est définitivement judaïsé, maladie qui ne pardonne pas. Le même gars du bâtiment m’affirmait que les épouses des internés touchaient une allocation quotidienne de 23 francs, nouvelle incroyable entre toutes (je ne la crois pas) mais qui ne le scandalisait point. Pensez donc, la femme d’un prisonnier français, la femme d’un tué de 1940 reçoivent bien de la générosité de l’Etat 12 ou 14 francs par jour ! Alors de quoi se plaindrait-on, nom de Blum !

 

Scandales à la pelle

 

Autour des camps d’Israël, l’amateur de scandales n’aurait qu’à se baisser pour faire sa cueillette. Roi dans l’art de corrompre, le Juif utilise, on s’en doute la jobardise ou la complicité de ses prétendus bourreaux. Les relais de poste clandestins fonctionnent à merveille, les officines d’évasion aussi. Au restaurant, d’une table à l’autre, on vous propose, par exemple, « de faire passer un mot » au pauvre prisonnier.

Il y a mieux : le registre des « présents » s’accommode de disparitions momentanées : huit jours par-ci, une fin de semaine par-là. Que diantre, il faut bien que le youpin veille sur ses affaires  et sur sa famille abandonnée ! un cadeau remis à qui de droit fait fondre les barbelés : un manteau de fourrure, par exemple, vaut au généreux donateur quinze jours de permission et certaines femmes apportent la rançon dans leur valise... à tout hasard.

Rebecca profitait de son expédition chez le pauvre Jacob captif pour rentrer à Paris avec des provisions. Le résultat est simple : à Pithiviers et à vingt kilomètres à la ronde, il ne restait rien à vendre, Israël raflait tout et à n’importe quel prix. L’ampleur de la razzia a obligé l’autorité à prendre certaines mesures. Désormais, dans la petite gare, à chaque arrivée de train, les gendarmes demandent en principe leurs papiers aux voyageurs, mais toujours grand-père Lévy et belle-maman Cohen parviennent à franchir le barrage. Peut-être ne pourront-ils pas parler à leur « martyr », mais ils ne dédaignent pas la consolation et les profits qu’apportent un jambon, une motte de beurre ou deux dindons acquis à bon compte dans une ferme.

Pithiviers ? Un grouillement de reptiles autour du camp. A l’intérieur les Juifs se jalousent, se pillent, se lamentent, se dénoncent selon la tradition de la race. Tous envient Jean Zay coupable d’une vétille définie par le code « désertion en présence de l’ennemi », favorisé lui, par le sort, puisque chaque jour à la prison de Clermont-Ferrand, « M. le Ministre » prend ses repas en famille. La race élue ne peut tout de même pas casser les cailloux dans le Sud Tunisien, comme de vulgaires natifs de Pantin et de Belleville.

 

 

 

texte sélectionné et remis en forme par Jean Aikhenbaum

 

 

 

 

 

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Published by hstes1 - dans Histoire -
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